Jacques Ellul, le résistant protestant honoré comme Juste parmi les nations
Né le 6 janvier 1912 à Bordeaux, Jacques Ellul est resté dans l'histoire comme un grand penseur chrétien de la technique et de la liberté. Il est aussi, depuis 2001, reconnu Juste parmi les nations par Yad Vashem pour son action pendant l'Occupation. Retour sur un parcours d'universitaire devenu passeur dans l'ombre.

Jacques César Émile Ellul naît le 6 janvier 1912 à Bordeaux, dans une famille marquée par de lointaines origines juives du côté paternel, et par des revers de fortune successifs. Son père, Joseph Ellul, d'origine maltaise et né à Trieste, travaille comme fondé de pouvoir dans le négoce bordelais. Sa mère, Marthe Mendès, protestante non pratiquante, enseigne le dessin pour faire vivre le foyer. Converti au protestantisme à l'âge de 18 ans, le jeune Ellul s'engage dans l'Église réformée de France, tout en se plongeant, l'année suivante, dans la lecture de Karl Marx. Cette double influence, théologique et sociologique, structurera toute son œuvre future.
Après une licence de droit obtenue à Bordeaux en 1932 puis une thèse de doctorat en 1936, Ellul devient chargé de cours à la faculté de droit, d'abord à Bordeaux, puis à Montpellier et à Strasbourg. C'est cette dernière affectation qui va bouleverser le cours de sa vie lorsque la faculté se replie à Clermont-Ferrand en 1940, sous l'Occupation.
Révoqué par Vichy, traqué par dénonciation
À Clermont-Ferrand, Jacques Ellul conseille publiquement aux étudiants alsaciens de ne pas retourner dans leur région, afin d'échapper à l'incorporation forcée dans l'armée allemande. Dénoncé par l'un de ses propres étudiants, il est révoqué par l'administration vichyste au motif qu'il est « fils d'étranger », son père n'ayant jamais été naturalisé français malgré des décennies passées à Bordeaux. Joseph Ellul est arrêté dès août 1940, puis interné et déporté ; il mourra en 1942.
Privé d'emploi, chargé de famille avec son épouse Yvette et leur fils Jean né la même année, Jacques Ellul survit grâce à des amis qui lui permettent d'exploiter une petite ferme à Martres, en Gironde. C'est dans cette discrétion rurale qu'il va organiser, loin des regards, l'une des actions les plus décisives de sa vie.
Un réseau de résistance centré sur sa maison
Selon les éléments retenus par Yad Vashem, la maison de Jacques Ellul devient le centre d'un réseau de résistance formé d'anciens éclaireurs unionistes et d'autres membres de l'Église réformée de France. Il y recueille des résistants, des évadés et des Juifs, leur fournit de faux papiers et les oriente ou les fait transférer vers la zone libre. Le risque est considérable : son propre père venait d'être déporté pour avoir été jugé étranger par l'administration pétainiste, et Ellul lui-même avait déjà été révoqué sur dénonciation. Agir ainsi, c'était s'exposer à la même machine répressive qui avait frappé sa famille.
Les sources disponibles ne précisent pas le nombre exact de personnes sauvées par ce réseau. Ce que l'on sait avec certitude, c'est la nature de l'engagement : hébergement, fausses identités, filières d'évasion vers la zone libre, au bénéfice notamment de Juifs menacés par les persécutions. Cette action vaudra à Jacques Ellul d'être proclamé Juste parmi les nations par le mémorial Yad Vashem de Jérusalem, le 29 août 2001, sept ans après sa mort.
Parallèlement, il parvient, grâce à l'assesseur du doyen, à donner des cours semi-clandestins à la faculté de droit de Bordeaux, pourtant placée sous influence pétainiste. En 1943, il réussit le concours d'agrégation de droit romain et d'histoire du droit, tout en sachant que le collaborateur Pierre Laval avait fait en sorte qu'il ne puisse être embauché par l'université.
Une épuration sans excès, une amertume durable
À la Libération, Jacques Ellul devient secrétaire général régional du Mouvement de libération nationale et siège à plusieurs procès de la collaboration. Il veille, selon ses propres mots, à ce que l'épuration se fasse « avec dignité et sans excès », et cherche à limiter les violences infligées aux prisonniers allemands. Il restera pourtant marqué par ce qu'il a observé dans certains camps réservés aux collaborateurs en France, qu'il jugera sévèrement a posteriori.
De la ferme de Martres à l'université
Dès 1944, Jacques Ellul reprend l'enseignement, d'abord à l'université de Bordeaux, puis à partir de 1948 à l'Institut d'études politiques de Bordeaux, où il restera en poste jusqu'en 1980. C'est dans ce cadre universitaire qu'il développera, pendant plus de trois décennies, son analyse de Marx, puis son œuvre propre sur la technique, la liberté et le christianisme, qui fera de lui l'un des penseurs protestants français les plus originaux du XXe siècle.
Une reconnaissance tardive mais actée
La distinction de Juste parmi les nations, décernée en 2001, est venue rappeler qu'au-delà de l'œuvre philosophique, Jacques Ellul avait, au péril de sa propre sécurité et de celle de sa famille, choisi d'agir concrètement pour sauver des vies pendant la Shoah. Son nom figure depuis parmi ceux que Yad Vashem honore à Jérusalem, aux côtés des non-Juifs ayant risqué leur existence pour protéger des Juifs persécutés.
Questions fréquentes
- Quand Jacques Ellul a-t-il été reconnu Juste parmi les nations ?
- Le mémorial Yad Vashem de Jérusalem l'a proclamé Juste parmi les nations le 29 août 2001, sept ans après sa mort.
- Que faisait Jacques Ellul pendant l'Occupation ?
- Depuis sa ferme de Martres, en Gironde, il animait un réseau qui hébergeait des résistants, des évadés et des Juifs, leur fournissait de faux papiers et les orientait vers la zone libre.
- Combien de personnes Jacques Ellul a-t-il sauvées ?
- Les sources disponibles ne donnent pas de chiffre précis ; elles décrivent un réseau actif d'hébergement et de faux papiers centré sur sa maison.
Dossier La Shoah et les Justes



