Eugène Wigner, le physicien hongrois qui a donné à la mécanique quantique son langage mathématique

Né le 17 novembre 1902 à Budapest dans une famille juive de la classe moyenne, Eugène Wigner est devenu l'un des piliers de la physique théorique du XXe siècle. Prix Nobel de physique en 1963, il a marqué la mécanique quantique par l'introduction de la théorie des groupes et pris part au Projet Manhattan.

4 min de lecturePar la rédaction
Eugène Wigner, le physicien hongrois qui a donné à la mécanique quantique son langage mathématique
Photo : Olga Solo / Pexels

Jenő Pál Wigner naît à Budapest le 17 novembre 1902, dans une famille juive de la classe moyenne. Il fréquente le lycée luthérien classique de Budapest, le Fasori Evangélikus Gimnázium, aux côtés de John von Neumann, avec lequel il gardera des liens tout au long de sa carrière. Ce parcours scolaire hongrois le met tôt en contact avec une génération de scientifiques qui marqueront le siècle.

Une formation d'ingénieur qui débouche sur la physique

Wigner étudie d'abord le génie chimique à l'Université technique de Berlin, où il obtient son diplôme d'ingénieur en 1925 sous la direction de Michael Polanyi, avec un mémoire consacré à la formation et à la dissociation des molécules. C'est à Berlin qu'il côtoie Albert Einstein et Leó Szilárd, et qu'il assiste aux colloques de la Deutsche Physikalische Gesellschaft. Cette immersion nourrit une passion croissante pour les théories mathématiques, qui l'éloigne progressivement du génie chimique. En 1926, Richard Becker, professeur à l'Institut technique de Berlin, le prend comme assistant, avant qu'Arnold Sommerfeld ne lui propose, l'année suivante, de rejoindre Göttingen comme assistant de David Hilbert.

De Göttingen à Berlin : la théorie des groupes entre en physique quantique

À Göttingen, la collaboration avec Hilbert le déçoit, le mathématicien n'écrivant plus guère à cette époque. Wigner travaille alors essentiellement seul et applique la théorie des groupes de symétrie à la physique quantique, étudiant notamment la transformation par rotation des fonctions propres du moment angulaire, connue depuis sous le nom de matrice D de Wigner. Avec Hermann Weyl, il donne à la physique quantique un caractère algébrique nouveau, formalisé en 1928 dans l'ouvrage Gruppentheorie und Quantenmechanik. Jugé difficile d'accès par des étudiants davantage formés à l'analyse qu'à l'algèbre abstraite, ce texte pousse Wigner à en proposer une version plus pédagogique en 1931. De retour à Berlin en 1928, il soutient son habilitation et devient professeur surnuméraire de physique théorique en 1930.

L'exil aux États-Unis et la carrière à Princeton

En 1931, Wigner se rend aux États-Unis pour travailler à Princeton. L'arrivée au pouvoir des nazis lui fait perdre son poste à Berlin, et il s'installe alors définitivement outre-Atlantique. Il obtient la citoyenneté américaine en 1937. Hormis une année d'enseignement à l'Université du Wisconsin en 1936-1937, il poursuit toute sa carrière comme professeur de mathématiques à Princeton, où il devient professeur émérite en 1971. Parmi ses étudiants figurent Frederick Seitz, futur président de l'Académie nationale des sciences, et John Bardeen, deux fois lauréat du prix Nobel de physique.

Des apports scientifiques multiples, de la structure du noyau au chaos quantique

L'œuvre scientifique de Wigner couvre un vaste champ. Il contribue de façon marquante à l'algèbre par la représentation du groupe de Poincaré et, avec Leó Szilárd, explicite les mécanismes de la réaction nucléaire en chaîne. Il met également au point la théorie des matrices aléatoires, utilisée pour décrire les spectres de noyaux atomiques excités et classée selon des propriétés de symétrie, une théorie qui retrouvera un écho avec l'essor de la notion de chaos quantique. Sur le plan philosophique, sa réflexion sur « la déraisonnable efficacité des mathématiques dans les sciences naturelles » reste fréquemment citée. Il est également à l'origine d'une interprétation de la conscience dans le problème de la mesure en mécanique quantique, illustrée par l'expérience de pensée connue sous le nom de paradoxe de Wigner. En 1963, il partage le prix Nobel de physique avec Maria Goeppert-Mayer et Hans Daniel Jensen, pour ses travaux sur la structure du noyau atomique et des particules élémentaires, notamment grâce à la découverte et à l'application de principes fondamentaux de symétrie.

Le Projet Manhattan et l'engagement contre l'arme nazie

Craignant qu'Adolf Hitler ne parvienne à développer une arme nucléaire, Wigner figure parmi les cinq scientifiques qui alertent en 1939 le président Franklin D. Roosevelt sur l'usage militaire possible de l'énergie atomique. Associé au Projet Manhattan, il conçoit les plans du premier réacteur industriel destiné au raffinage du plutonium. Avec Edward Teller, John von Neumann et Leó Szilárd, tous quatre d'origine hongroise, il forme à Los Alamos le groupe que les scientifiques américains surnomment « les Martiens ». Plus tard, il participe au comité JASON, qui conseille le gouvernement Nixon pendant la guerre du Viêt-Nam, un engagement qui lui vaut d'être interpellé par des militants lors d'un colloque à Trieste en septembre 1972, épisode alors relayé par Le Monde.

Un héritage qui structure encore la physique théorique

Wigner meurt le 1er janvier 1995. Il laisse une œuvre qui a profondément transformé la manière de penser la mécanique quantique, en y introduisant les outils de la théorie des groupes. Son nom reste attaché à des concepts encore enseignés aujourd'hui, de la matrice D de Wigner au paradoxe de la conscience dans la mesure quantique, en passant par la théorie des matrices aléatoires. Distingué par le prix Enrico Fermi en 1958 avant le Nobel de 1963, il a également donné son nom à un astéroïde, le (75570) Jenőwigner.

Questions fréquentes

Pourquoi Eugène Wigner a-t-il reçu le prix Nobel de physique ?
Il a reçu la moitié du prix Nobel de physique 1963 pour ses contributions à la théorie du noyau atomique et des particules élémentaires, notamment par la découverte et l'application de principes fondamentaux de symétrie. L'autre moitié est revenue à Maria Goeppert-Mayer et Hans Daniel Jensen.
Quel rôle Wigner a-t-il joué dans le Projet Manhattan ?
Il a conçu les plans du premier réacteur industriel destiné au raffinage du plutonium et faisait partie du groupe de scientifiques d'origine hongroise surnommé « les Martiens » par leurs collègues de Los Alamos.
Qu'est-ce que le paradoxe de Wigner ?
Il s'agit d'une expérience de pensée, développée par Wigner, qui illustre son interprétation du rôle de la conscience dans le problème de la mesure en mécanique quantique.

Sources : Wikipédia

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