«Comment le Vatican peut-il avoir des pourparlers ‘diplomatiques’ avec le diable en personne ? C’est honteux », juge un internaute sous la vidéo de la rencontre entre Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères, et l’archevêque Paul Richard Gallagher. Ce « secrétaire pour les relations avec les Etats » du Vatican a dialogué durant une heure avec son homologue russe le 25 août. Au même moment, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, se rendait en secret à Moscou pour échanger avec les autorités russes.
La visite de Mgr Paul Richard Gallagher fut de plus longue durée et comprenait plusieurs rencontres étalées sur quatre jours, dont une entrevue avec le conseiller diplomatique de Vladimir Poutine, Iouri Ouchakov. La dernière visite officielle de Mgr Paul Richard Gallagher datait de 2021, soit avant le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine.
Alors que l’immense majorité des pays occidentaux ont rompu tout lien officiel avec la Russie, le Saint-Siège persiste à échanger avec tout le monde. « Le Vatican joue un rôle de diplomatie des ponts. Il considère qu’il faut toujours maintenir un dialogue avec l’ensemble des pays même ceux avec lesquels on n’est pas d’accord », analyse Jean-Baptiste Noé, historien, rédacteur en chef de la revue Conflits et auteur de Géopolitique du Vatican (Puf, 2015).
Un catholique en terre orthodoxe
Historiquement, les relations entre le Vatican et la Russie ont toujours été tumultueuses. Dans un pays où la population est massivement orthodoxe, le catholicisme n’a pas toujours été en odeur de Sainteté. « A l’époque des Tsars, les catholiques étaient persécutés. Puis, lors de la période soviétique, la persécution a été renforcée », explique Jean-Baptiste Noé.
Aucun pape n’a jamais pu se rendre en Russie, malgré un réchauffement des relations au début des années 2000. Le mercure s’est toutefois effondré après le déclenchement de l’invasion en Ukraine. Et l’assentiment du patriarche Kirill, le chef de l’Eglise orthodoxe russe, avec la politique du Kremlin, a tendu le dialogue interreligieux. La venue de l’archevêque Paul Richard Gallagher s’est donc déroulée dans un climat houleux.
La première école de diplomates du monde
Ces difficultés n’empêchent pas le Vatican de continuer à bâtir ses « ponts », fort d’une grande expertise. Malgré sa taille minuscule, le Saint-Siège déploie ses bras diplomatiques dans le monde entier. La ville-Etat entretenait en 2026 des relations avec 184 Etats, en plus de l’Ordre de Malte et de l’Union européenne. Seule une poignée de pays tels que l’Afghanistan, la Corée du Nord ou le Bhoutan n’entretiennent pas de relation diplomatique formelle avec le Vatican.
« Le Saint-Siège a inventé la diplomatie moderne. Elle existe depuis Pépin le Bref [au VIIIᵉ siècle] et ce sont eux qui ont créé la première école pensée pour former des diplomates au monde, dès le XVIIe siècle », rapporte Jean-Baptiste Noé. L’Académie pontificale ecclésiastique, fondée en 1701 par Clément XI, visait à former les nonces, les ambassadeurs du pape. Le Vatican dispose donc d’une légitimité historique, couplée à une longue tradition de faire le pont entre les nations et d’appeler, toujours, à la paix. A l’issue de la rencontre, le haut représentant du Saint-Siège a appelé à de « véritables négociations » entre Kiev et Moscou. « Cette guerre doit prendre fin », a répété l’envoyé du Pape Léon XIV.
Des avancées concrètes
« Ce sont des discussions qui prennent du temps, mais qui peuvent déboucher sur des choses très concrètes, comme des accords sur des échanges de prisonniers qui pourraient devenir concrets un mois ou un mois et demi plus tard », souligne Jean-Baptiste Noé. Depuis 2022, le Saint-Siège intervient régulièrement auprès du régime de Vladimir Poutine pour parvenir à rapatrier des enfants déportés par le régime russe ou organiser des échanges de prisonniers.
Notre dossier sur la guerre en Ukraine
Si Jean-Baptiste Noé estime que l’arrivée simultanée avec le directeur de la CIA n’est qu’« une coïncidence », le voyage de l’archevêque étant prévu de longue date, ce ballet diplomatique témoigne d’un frémissement diplomatique. « Ces visites rapprochées montrent qu’il y a une volonté de Moscou de renouer une forme de dialogue. C’est le début de la politique des petits pas », analyse l’expert. L’envoyé spécial du Vatican pour la guerre en Ukraine, le cardinal Matteo Zuppi, doit se rendre à Moscou courant septembre, lui qui s’était déjà rendu dans la capitale russe en 2023 et 2024. Reste à savoir si cette persévérance vaticane suffira à débloquer des négociations plus politiques dans les mois à venir.
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