Zemun, en « ex-Yougoslavo-juive » : berceau du sionisme Du rabbin Yehuda Alkalaï à Theodor Herzl
Par Jean-Marc Alcalay
2e partie
La famille Alkalaï
La famille du futur rabbin Yehuda Alkalai (1798-1878) vient de Salonique, appelée en ce temps-là la Jérusalem des Balkans. À l’époque, comme Salonique fait partie de l’Empire ottoman, il est bien naturel que les populations circulent à travers tout l’Empire.
Les ascendants d’Alkalaï s’installent à Sarajevo, peut-être avec cette première vague d’installation dans la ville des 15 premiers Juifs venus de Salonique, c’est-à-dire à partir de 1521. Sans doute cette famille n’est-elle pas à une pérégrination près, puisque ses lointains ancêtres viennent d’Espagne, dont ils ont été chassés en 1492.
La langue de ces exilés d’Espagne est le ladino, qui connaît des variantes selon le pays d’accueil. C’est d’ailleurs ainsi que, dans Altneuland[1], Theodor Herzl nommera Alladino, celui qu’il charge d’acheter des terres en Palestine, futur Keren Kayemeth créé en 1901, ce qui était aussi l’un des projets d’Alkalaï, avec, entre autres, celui de construire une voie ferrée… Comme quoi, là encore, Theodor Herzl connaissait bien l’existence de ce rabbin et n’ignorait pas ses projets sionistes.
Nous y reviendrons, car une autre explication concerne la personne d’Alladino…
De Sarajevo, la famille s’installe à Zemlin en 1825, donc en terre autrichienne, sur la rive opposée de Belgrade. Aujourd’hui, la rue de l’ancienne synagogue de Zemun porte le nom de Rabbi Yehuda Alcalaj, écrit avec un J qui marque sa slavité, au lieu du yod hébreu…
En effet, c’est dans la petite synagogue de l’ancien Zemun qu’officiait le rabbin Alkalaj, dont le nom se décline en Alcalay ou Alkalaï, ou Alcalaï, ou encore Alcalaj ou bien Alkalaj, comme aujourd’hui à Zemun. C’est donc dans cette ville qu’il rencontre la famille Herzl. Au moins les grands-parents et Jacob, le père de Theodor Herzl, très certainement, ainsi que plusieurs de ses frères et sœurs…
Famille Herzl et famille Alkalaï
Les influences intellectuelles du rabbin Alkalaï viennent donc tout autant de l’Occident européen que du monde ottoman. Bien que traditionnel dans sa pratique rabbinique, pénétré de rêves messianiques et d’interprétations cabalistiques, ce rabbin est donc à la fois tourné intellectuellement vers Budapest et, plus loin, vers Vienne, mais aussi vers Belgrade, qui connaît enfin son indépendance en 1830, et plus encore vers Salonique, d’où vient sa famille et qui a commencé, dès 1821, à s’opposer par la lutte à l’Empire ottoman.
Alkalaï est donc un homme de l’entre-deux-mondes, l’oriental et l’occidental, un homme de l’entre-quatre religions, confronté aux Slaves orthodoxes, aux Grecs orthodoxes, aux musulmans et aux chrétiens, un homme-frontière, en somme, mais qui a su en extraire une idée géniale pour son peuple : le « retour au pays » par la construction d’un État avec des frontières…, ce qui n’est plus guère à la mode aujourd’hui ! Encore que certains pays européens voudraient bien en avoir à nouveau…
À l’époque où, justement, le rabbin arrive à Semlin, c’est-à-dire entre 1825 et 1826, Semlin est donc une ville autrichienne. Il n’a que 27 ans. Il officie à la fois pour les Sépharades et les Ashkénazes de la communauté juive, dont la famille Herzl, qui n’a pas encore quitté la ville pour Budapest. Un autre rabbin a précédé Alkalai, Shlomo Hirsh, qui a servi la communauté juive de 1823 à 1825.
Ronen Schidman rappelle qu’Alkalaï publie son premier livre en 1834 à Belgrade, Écoute, ô Israël. Il y lance un premier appel à retourner en Palestine, ottomane à l’époque, là où pourront se regrouper tous les Juifs du monde. Son projet est à la fois messianique, mais aussi réaliste.
Vers 1839-1840, le tournant sioniste de Yehuda Alkalaï prend un autre élan puisqu’il rencontre, en 1839, Yehuda Bibas (1789-1852), un autre rabbin sépharade, qui, lui, officie sur l’île ionienne de Corfou. Lui aussi développe des idées sionistes. En 1810, il est allé à Londres y rencontrer Moïse Montefiore (1784-1885) pour y former une association juive pour le retour des Juifs en Palestine. Il veut aussi dégager son pays, la Grèce, du joug ottoman…
Simon Loeb Herzl meurt à Semlin en 1879 et sa femme y meurt en 1888. Tous deux sont enterrés dans le cimetière de la ville, où leurs tombes sont encore visibles de nos jours.
C’est dire que le grand-père de Theodor Herzl a pu fréquenter le rabbin Alkalaï de 1825, année où il est nommé instituteur à Semlin, jusqu’en 1851, année à partir de laquelle il devient rabbin jusqu’en 1874, puisqu’à cette date-là, il partira avec sa femme à Jérusalem, où tous deux mourront, lui en octobre 1878.
Les Herzl fréquenteront donc les Alkalaï pendant près de quarante-neuf ans, soit à la synagogue où Yehuda Alkalaï a officié, soit dans un cadre plus privé. En tout cas, le rabbin, qui a été instituteur pendant au moins 26 ans, a dû instruire plusieurs enfants de la famille Herzl, dont le fils de Simon, Jacob, futur père de Theodor…
Simon Loeb Herzl a donc eu du temps pour se nourrir des projets sionistes d’Alkalaï, dont on situe les premières élaborations à partir de l’Affaire de Damas, en 1840. On dit aussi que Simon Loeb était très actif au sein de la communauté pendant les fêtes juives et qu’il a donc nécessairement rencontré le rabbin Alkalaï.
Quatre ans avant, en 1836, est né un certain Jacob Herzl (1836-1902), qui n’est autre que le père de Theodor, le futur leader sioniste que nous connaissons. Vers 1849, Jacob Herzl partira à Budapest. Il aura donc eu toute son enfance et son adolescence pour s’imprégner des idées du rabbin Alkalaï.
Lui a de toute façon officié dans les deux synagogues qu’il a connues, celle qui existe encore aujourd’hui, construite en 1850 sur les ruines d’une précédente, et une autre, plus récente, construite en 1871.
Dans Sangsues[2], le roman de David Albahari dont une partie se passe à Zemun, l’auteur, bien documenté historiquement sur la ville, indique qu’il s’agissait d’une synagogue sépharade, bâtie selon les plans de Josèphe Marx, détruite en 1944. Sangsues est d’ailleurs un roman aux intrigues cabalistiques et complotistes et qui, entre autres, met en scène un certain Yacha Alcalaï…
En tout cas, un lien communautaire et un partage d’idées lient la famille Alkalaï et la famille Herzl sur au moins deux générations. Le fils de Jacob Herzl va le sceller définitivement sous la forme du sionisme politique, en prolongement du sionisme religieux d’Alkalaï, mais que Theodor Herzl lui-même occultera et que l’inauguration de la rue Herzl à Zemun vient aujourd’hui rectifier.
La Serbie trouve son indépendance en octobre 1830. Autre point d’appui historique pour Yehuda Alkalaï, qui y voit une nouvelle confirmation que la libération de son peuple est possible, comme celle des Grecs cette même année 1830, par le traité de Londres qui leur donne un État autonome.
Cette nouvelle donnée politique a donc de quoi motiver Alkalaï dans son projet sioniste. Un autre événement va avoir lieu, qui va définitivement inscrire chez notre rabbin l’idée d’un retour rapide des Juifs en leur Terre ancestrale.
L’affaire de Damas
Le 5 février 1840, les chrétiens accusent les Juifs d’avoir commis un crime rituel sur les personnes du moine français Tommasso Calangiano et de son domestique musulman, qui disparaissent subitement.
L’ambassadeur de France est donc chargé de mener l’enquête auprès des autorités égyptiennes qui administrent la Syrie. Mais la rumeur enfle parmi la foule grecque orthodoxe, qui accuse les Juifs de la ville de les avoir enlevés pour fabriquer du pain azyme pour la fête de Pessah. Vieille accusation antisémite qui vient du Moyen Âge…
Un Juif est arrêté. Sous la torture, il avoue que ce sont bien des Juifs qui ont commis un tel acte. Le rabbin, puis des notables, sont emprisonnés et torturés, tandis que la foule musulmane se déchaîne et pille la synagogue de Jobar.
L’événement prend une tournure internationale. Adolphe Crémieux (1796-1880), Moïse Montefiore, pour les Juifs anglais, et l’orientaliste Salomon Munk (1803-1864), pour les Juifs français, interviennent auprès du vice-roi d’Égypte, le sultan Mohamed Ali (1769-1849), qui administre la Syrie, lequel finit par reconnaître l’innocence des inculpés et les relâche, sauf qu’il y a eu deux morts sous la torture, que des émeutes ont eu lieu…
Esther Benbassa et Aron Rodrigue[3] écrivent que cette affaire rapproche les judaïsmes oriental et occidental. La presse juive s’empare aussi de ce triste événement et prend un réel essor. Fleurissent alors les ligues et les organisations de défense des Juifs.
Yehuda Alkalaï pense que l’affaire de Damas et son impact quasi international sur les Juifs montrent ce que pourrait être un mouvement d’émancipation juive qui réunirait les Juifs d’Orient et d’Occident.
Du coup, tous ses efforts viseront à mobiliser ces deux forces dont l’ampleur, pense-t-il, serait sans précédent pour un retour en Eretz Israël…
Lui qui écrivait en ladino va désormais écrire en hébreu, si ce n’est déjà fait, pour sensibiliser les Juifs occidentaux à son projet sioniste.
Un retour de tous les Juifs en leur terre ancestrale prolonge le sens logique de l’histoire en route pour chaque peuple, en vue de la création des États-nations.
Pour ce qui est du peuple juif, seul un État, pense Yehuda Alkalaï, pourrait le protéger d’un déferlement antisémite comme dans l’affaire de Damas. Une affaire, en somme, avant l’Affaire, celle de Dreyfus en l’occurrence, qui, quelque 54 ans après, ouvrira les yeux de Theodor Herzl sur le danger antisémite qui risque de s’abattre sur son peuple…
En 1894, Theodor Herzl, alors qu’il couvre l’Affaire Dreyfus pour la Neue freie Presse, prendra aussi conscience de l’importance de la création d’une nation pour les Juifs, toujours à la suite du projet du rabbin de Semlin et pour une « affaire » semblable dans son déchaînement antisémite.
En 1840, dans la foulée de l’affaire de Damas, Yehuda Alkalaï publie Shalom Yerushalyim, La Paix de Jérusalem, dans lequel il répond à ses détracteurs qui avaient critiqué son autre livre Darkheit No’am, Les Chemins plaisants.
En 1843, il publie un livre important, Min’hat Yéhuda, L’Offrande de Juda, dans lequel il préconise le rassemblement des exilés en Eretz Israël.
Pour lui, il doit s’agir d’un Retour de tous les exilés, une Teshouva collective, mais qui peut aussi être un acte individuel, qui n’ont plus rien à voir, ni l’une ni l’autre, avec un repentir, lequel rappelle un rachat moral lié parfois à une culpabilité.
Il doit s’agir d’un Retour positif et constructif pour mettre fin à l’exil. Cette idée, il la tient aussi du rabbin Yehuda (Juda) Bibas de Corfou, qui était venu le voir à Semlin[4] en 1839.
Dans ce livre, il parle même de l’idée de constituer une assemblée nationale pour faciliter les conditions diplomatiques et politiques du Retour des Juifs en Eretz Israël. Peut-être le rabbin Alkalaï avait-il l’idée du premier congrès sioniste ?
Et toujours dans ce livre, il pense que la diplomatie passe par la Grande-Bretagne, ce qu’il fera en y rendant vers 1851-1852, et ce que Theodor Herzl fera aussi…
En 1843, Jacob Herzl a 8 ans. Élevé au Héder et au contact de son père, il est peu probable qu’il n’ait pas entendu parler du livre du Rav Alkalaï, dont, rappelons-le, Simon Loeb est un des adeptes…
Mais d’autres événements qui surviennent dans l’Empire autrichien vont bouleverser la vie de la famille Herzl à Zemun.
Semlin-Budapest
Dans le sillage de la Révolution française de 1848, des événements similaires, sous la forme de mouvements ouvriers à Vienne, renversent le gouvernement de Metternich.
La ville de Zemun participe à cette insurrection et obtient le statut d’autonomie au sein de l’Empire autrichien. Elle devient l’une des capitales de la Voïvodine de Serbie.
La même année où la révolution éclate en Autriche et dans la foulée des conquêtes napoléoniennes qui, dans leur sillage, laissaient aux peuples conquis et traversés des espoirs de réformes, la révolution éclate en Hongrie.
Elle veut renverser l’Empire des Habsbourg. Elle est menée par la classe moyenne et les nobles qui veulent l’égalité des droits par la remise en question des droits féodaux.
Les révolutionnaires remportent des victoires, mais en 1849, ils sont écrasés par les armées autrichiennes et russes.
Or, en 1849, Simon Loeb Herzl[5] et son fils Jacob, respectivement le grand-père et le père de Theodor Herzl, auraient été condamnés à 10 jours de prison pour avoir soutenu la révolution hongroise de 1848.
Simon est alors âgé de 52 ans, tandis que Jacob a 13 ans. Jacob est donc envoyé à Budapest, soit en 1849, soit en 1852, pour éviter que sa vie ne se détériore dans l’ancien Zemun. Il a donc entre 13 et 16 ans.
Mais nous ne savons pas si ses parents le suivent ou s’il est confié à une école ou autre. Le rabbin Alkalaï reste dans la ville. Sa relation avec Simon Loeb continue, mais sans Jacob, alors qu’il avait sans doute été instruit par l’instituteur Alkalaï.
Mais il semble que son lien avec Jacob ne se terminera pas tout à fait avec ce départ, car Jacob a bien intégré les idées sionistes du rabbin de sa ville de naissance. Il aura même voulu les transmettre à son fils Theodor, mais lui n’en aurait tenu compte que sur le mode du refoulement et de son retour, par exemple sous la forme de son propre projet d’État juif, dont nous savons déjà qu’il a une genèse en la personne d’Alkalaï…
Malgré cet éloignement, nous pouvons penser que Jacob Herzl fera, depuis Budapest ou Vienne, un certain nombre d’allers-retours à Zemun, la ville des origines…, là où était resté son grand-père, ce que Theodor fit beaucoup moins.
[1] Theodor Herzl, Altneuland, Pays ancien, pays nouveau, Stock, 1980, p. 217.
[2] David Albahari, Sangsues, Gallimard, 2009, p. 225.
[3] Esther Benbassa, Aron Rodrigue, Histoire des Juifs sépharades, de Tolède à Salonique, Le Seuil, Points-Histoire, 2002, pp. 192-194.
[4] Georges Weisz, Theodor Herzl, une nouvelle lecture, 2006, L’Harmattan, 1996, p. 59.
[5] Publié par la Jewish Community Zemun : Jevrejska opstina Zemun.
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