C’est une visite qui crée des remous dans la mer Okhotsk. Jeudi, le président Vladimir Poutine s’est rendu dans les îles Kouriles, cet archipel situé en Extrême-Orient, reliant la péninsule du Kamtchatka, à l’Est et au sud de la Russie, à l’île le plus au nord du Japon, l’île d’Hokkaïdo.
Une première fois pour le dirigeant russe que n’a pas du tout apprécié la Première ministre japonaise, Sanae Takaichi, jugeant ce déplacement « absolument inacceptable ». En effet, l’archipel volcanique est disputé depuis des décennies entre Moscou et Tokyo. Et l’origine de ces tensions diplomatiques est longue et complexe.
Un conflit historique
« Ce chapelet d’îles est historiquement japonais, mais il a changé de main à plusieurs reprises en fonction de traités ou de guerres menées entre le Japon et la Russie », rembobine Ulrich Bounat, analyste en géopolitique et chercheur associé chez Eurocreative, spécialiste de la Russie. En 1855, déjà, les deux pays se partagent les îles, puis vingt ans plus tard, la Russie y renonce. En 1905, à l’issue de la guerre russo-japonaise, les Japonais confirment leur mainmise sur le territoire.
En 1945, lors de la conférence de Yalta organisée avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, la situation se complexifie encore. « Les puissances alliées demandent à Staline d’entrer en guerre contre le Japon pour faciliter la fin du conflit. Selon la version russe, un accord est trouvé pour céder les îles Kouriles aux Soviétiques en échange. Mais dans la foulée, les Etats-Unis contredisent l’exactitude de cette version », récapitule l’analyste.
« Deux légitimités qui s’affrontent »
Sur ces bases mouvantes, le traité de San Francisco est signé en 1951, consacrant la paix entre le Japon et les puissances occidentales. « Dans ce traité, les Japonais reconnaissent qu’ils renoncent à toute volonté de contrôler les îles Kouriles, à l’exception des territoires du Nord », explique Ulrich Bounat. Et c’est là où le bât blesse. Derrière cette appellation, le Japon désigne quatre îles, les plus proches d’Hokkaïdo : Kunashiri, Habomai, Shikotan et Etorofu, en japonais. En russe, elles sont nommées Kounachir, Habomai, Chikotan et Itouroup.
Pour Tokyo, elles ne sont pas concernées par les accords précédents, puisqu’elles ne font pas partie des îles Kouriles. Pour la Russie, elles leur ont été cédées comme l’ensemble de l’archipel. « Ce sont deux légitimités qui s’affrontent », résume Ulrich Bounat.
Enjeu stratégique
Mais pourquoi ces îles, où vivent environ 20.000 citoyens russes dans un climat difficile, sont si disputées ? Elles ont « un aspect stratégique extrêmement important pour la Russie », rappelle Ulrich Bounat. Outre des gisements d’or, d’argent et des zones de pêche riches, elles jouissent d’une position géographique majeure.
En effet, l’archipel se trouve sur la route maritime reliant l’important port russe et la base navale de Vladivostok à l’océan Pacifique. « La mer d’Okhostk étant gelée en hiver, les îles Kouriles, notamment les quatre revendiquées par le Japon, représentent le seul passage libre de glace toute l’année, analyse le chercheur. Si les Russes acceptent les demandes japonaises, le passage le plus simple pour sortir de Vladivostok, notamment en hiver, passerait alors sous contrôle japonais. Et c’est inacceptable pour eux. »
Poison diplomatique
Le sujet est tellement brûlant qu’il n’y a jamais eu de traité de paix officiel entre le Japon et la Russie depuis la fin du dernier conflit mondial. Depuis, les relations entre les deux pays sont empoisonnées par le sujet, avec des négociations à la marge. En 2010, le président russe de l’époque, Dmitri Medvedev, était devenu le premier dirigeant russe à se rendre sur ce territoire, suscitant la colère de Tokyo.
Dans ce conflit, le Japon bénéficie du soutien des puissances occidentales, à l’instar de l’Union européenne ou des Etats-Unis, tandis que la Russie peut compter sur la Chine. Moscou et Pékin organisent régulièrement des exercices militaires dans la zone où des bases aériennes et navales russes ont fleuri.
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En 2022 la guerre en Ukraine a ravivé encore les tensions. En réaction aux sanctions adoptées par le Japon, la Russie interrompt toutes négociations. Tokyo durcit alors le ton évoquant l’occupation « illégale » des îles en litige. Quatre ans plus tard, la visite de Vladimir Poutine, particulièrement sur l’île d’Itouroup, est symbolique, un mois avant les élections législatives. « Il alimente la fibre nationaliste et patriote », note Ulrich Bounat.
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