Yaïr Golan : une démocratie pour un seul camp

On ne saurait nier le remarquable parcours militaire de Yaïr Golan. Général et ancien chef d’état-major adjoint de Tsahal, il a largement contribué à la sécurité d’Israël. Nul ne saurait davantage lui contester le droit de défendre des positions de gauche, de combattre le gouvernement actuel et de chercher à le remplacer par les urnes.

Mais Golan n’est plus un simple observateur de la vie politique. Il dirige aujourd’hui un parti au nom particulièrement engageant : « Les Démocrates ». Il aspire à participer demain à la direction du pays. Il est donc légitime de s’interroger non seulement sur son programme, mais sur sa conception même de la démocratie.

Le problème n’est évidemment pas qu’il appartienne à la gauche. Une démocratie saine a besoin d’une gauche, d’une droite et d’un centre. Le problème réside ailleurs : dans une tendance récurrente à présenter son propre camp comme dépositaire de la morale, de la raison et de la démocratie, tandis que l’adversaire cesse d’être un concurrent légitime pour devenir un traître, un criminel, un danger ou un ennemi.

Une brutalité verbale qui ne date pas d’hier

On pourrait être tenté d’expliquer les déclarations les plus récentes de Golan par la guerre, par Netanyahou ou par la polarisation extrême du pays. Ce serait oublier que le phénomène est bien antérieur.

Dès août 2022, le journaliste Kalman Liebskind consacrait à Golan une chronique sévère sur sa violence verbale. Les exemples étaient déjà nombreux : Yoaz Hendel et Zvi Hauser furent qualifiés de « deux misérables traîtres » ; Benjamin Netanyahou fut décrit comme une « maladie cancéreuse » ; des habitants de Homesh furent traités de « sous-hommes ». Et lorsque l’ancien député Aryeh Eldad fut frappé par des policiers lors des affrontements d’Amona, Golan déclara : « Je suis fier qu’Aryeh Eldad ait pris des coups. »

Quelques mois plus tôt, en avril 2022, il s’était également attaqué à Amichai Chikli dans une interview accordée à Ynet. Interrogé sur le parcours de celui qui venait d’être déclaré démissionnaire de Yamina, Golan avait lancé : « Quel parcours a Amichai Chikli ? C’est  un homme qui vient des immondices » — «».

איש שבא מאשפתות

L’intérêt de cet épisode dépasse l’insulte elle-même. Il illustre cette tendance récurrente à ne pas seulement contester les idées ou le comportement d’un adversaire, mais à rabaisser sa personne, son parcours et jusqu’à sa légitimité à participer au débat public.

Liebskind ne prétendait pas que la violence du langage était l’apanage de Golan ou de la gauche. Israël ne manque pas de responsables outranciers dans tous les camps. Sa question était différente : comment un homme chez qui l’emportement et l’absence de retenue occupaient une telle place dans le discours public avait-il pu arriver si près du poste suprême de l’armée ?

Quatre ans plus tard, loin de s’atténuer avec l’accession de Golan à des responsabilités politiques plus importantes, ce style semble s’être enraciné.

Quand le désaccord devient trahison

En décembre 2024, au plus fort du conflit entourant le statut de la procureure générale du gouvernement, Golan eut recours à l’un des mots les plus lourds de la langue politique : la trahison.

On peut considérer son limogeage comme une faute grave. On peut y voir une menace pour l’indépendance des institutions. Mais la démocratie suppose aussi qu’il soit permis de débattre des pouvoirs des hauts fonctionnaires, de critiquer leur action et d’examiner les procédures légales permettant éventuellement de mettre fin à leurs fonctions.

À partir du moment où un désaccord constitutionnel devient une « trahison », la nature du débat change. Il n’y a plus deux conceptions concurrentes des institutions : il y aurait ceux qui défendent l’État et ceux qui le trahissent.

Dans un pays aussi profondément divisé qu’Israël, ce vocabulaire n’est pas innocent. Il ne combat plus seulement les idées de l’adversaire : il remet en cause sa légitimité même.

« Nous réglerons aussi nos comptes avec toi »

Quelques jours plus tard, Golan s’adressa directement au commissaire général de la police, Danny Levy. À la suite de révélations concernant ses liens passés avec Hanni Bliweis, il lui conseilla de se souvenir que « rien n’est éternel », avant d’ajouter qu’après la fin du gouvernement actuel, « si nécessaire, nous réglerons aussi nos comptes avec toi ».

Qu’un haut responsable fasse l’objet d’une enquête lorsqu’existent des soupçons sérieux est parfaitement légitime. Nul n’est au-dessus des lois.

Mais précisément : dans un État de droit, ce ne sont pas les responsables politiques qui « règlent leurs comptes » avec le chef de la police après une alternance. Les faits sont examinés par les autorités compétentes et, si nécessaire, par les tribunaux.

On ne peut dénoncer l’intimidation lorsqu’elle vient de l’adversaire et employer soi-même un vocabulaire de revanche lorsque l’on évoque son propre retour au pouvoir.

Un média vous déplaît ? Fermez-le

Fin 2025, Golan annonça qu’une fois son camp revenu au pouvoir, il fermerait la chaîne 14, qu’il qualifia de « chaîne de propagande ».

On peut porter sur cette chaîne les jugements les plus sévères. Mais la liberté de la presse ne se mesure pas à notre tolérance envers les médias que nous apprécions. Elle se mesure à notre capacité à protéger ceux dont les opinions nous irritent.

Si une chaîne enfreint la loi, des régulateurs et des tribunaux existent. Mais confier au gouvernement le pouvoir de fermer un média au motif qu’il le considère comme un instrument de propagande constitue un précédent dangereux.

À la suite des critiques, on tenta de nuancer les propos de Golan. Tant mieux. Mais la facilité avec laquelle fut initialement évoquée la fermeture d’un média devrait inquiéter ceux qui se disent attachés au pluralisme.

Car celui qui justifie aujourd’hui la fermeture de la chaîne 14 prépare l’argument dont pourrait se servir demain un gouvernement de droite contre les chaînes 11, 12 ou 13.

« Nettoyer » la fonction publique

En septembre 2025, avant même l’entrée en fonctions de David Zini à la tête du Shin Bet, Golan annonça que son camp, une fois élu, « nettoierait la fonction publique des personnes qui ne sont pas loyales envers les règles démocratiques de l’État d’Israël », précisant : « Y compris David Zini. »

Tout gouvernement peut, dans les limites de la loi, remplacer certains hauts responsables. Mais « nettoyer » la fonction publique est un vocabulaire d’une autre nature.

Qui décidera de ce qu’est la « loyauté envers les règles démocratiques » ? Le parti au pouvoir ? Le Premier ministre ?

La fonction publique n’est pas le patrimoine du vainqueur des élections. Un fonctionnaire n’est ni l’agent du parti qui l’a nommé ni l’ennemi de celui qui lui succède. Lorsque chaque nomination devient « la nôtre » ou « la leur », la compétence professionnelle cède peu à peu la place à la fidélité politique.

« Tuer des bébés comme passe-temps »

En mai 2025, Golan prononça probablement l’une de ses phrases les plus graves. Sur Kan Reshet Bet, il affirma qu’Israël risquait de devenir un État paria « comme l’Afrique du Sud d’autrefois » et ajouta : « Un pays sain d’esprit ne mène pas la guerre contre des civils, ne tue pas des bébés comme passe-temps et ne se fixe pas pour objectif d’expulser une population. »

La réaction fut immédiate et dépassa largement les rangs de la droite. Plusieurs responsables de l’opposition condamnèrent eux aussi ces paroles. Golan expliqua ensuite qu’il visait le gouvernement et non Tsahal.

Il est juste de rappeler cette précision. Mais elle n’annule pas le poids des mots prononcés.

Une guerre est menée concrètement par des soldats et leurs commandants. Lorsqu’un dirigeant israélien affirme en pleine guerre que son pays « tue des bébés comme passe-temps », il est illusoire de croire que l’opinion internationale fera spontanément la distinction entre le gouvernement et l’armée chargée de mettre en œuvre ses décisions.

Le terme « passe-temps » change tout. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer des pertes civiles ou une stratégie militaire contestable. Il suggère une forme de plaisir dans l’acte de tuer, presque une intention sadique.

De tels mots offrent aux adversaires d’Israël un argument de propagande inespéré et blessent aussi les soldats et leurs familles.

Yair Golan est un employé du quartier général de la propagande du Likoud : Avigdor Lieberman critique vivement . Le président du parti « Yisrael Beiteinu », le député Avigdor Lieberman, explique ouvertement dans une interview avec Yuval Karni ce que fait Yaïr Golan n’est qu’un repoussoir d’une opposition unie, constructive, et respectueuse.

Havat Guilad : la manière de condamner compte aussi

Après l’attentat meurtrier commis dans la région de Havat Guilad en juillet 2026, Golan publia effectivement des condoléances à la famille de la victime et appela à combattre le terrorisme « d’une main militaire ferme, avec détermination et sans compromis ».Il faut le dire clairement.

Mais son discours changea rapidement de registre. Golan évoqua ensuite la nécessité de déplorer « toute perte de vie humaine — israélienne ou palestinienne » et plaça au centre de son analyse la responsabilité du gouvernement Netanyahou, de Smotrich, de Ben Gvir et des « colons extrémistes ».

Il est légitime de critiquer la politique des implantations. Mais le moment et la manière comptent. Lorsqu’un Israélien vient d’être assassiné dans un attentat, on peut attendre d’un dirigeant national qu’il laisse d’abord la condamnation du meurtre et la solidarité avec la victime exister pleinement, avant de replacer immédiatement le drame dans la bataille politique intérieure.

La solidarité nationale ne suppose ni d’approuver les idées de la victime ni de partager son choix de résidence. Elle suppose simplement de savoir, parfois, faire taire pour quelques instants les réflexes de camp.

Une accumulation qui finit par dessiner une vision

On peut toujours expliquer chacune de ces phrases séparément.

Golan était en colère. Il s’est emporté. Il a été mal compris. Ses paroles ont été sorties de leur contexte.

Mais plus les exemples s’accumulent, plus cette explication devient difficile à soutenir.

« Deux misérables traîtres. »
« Maladie cancéreuse. »
« Sous-hommes. »
« Nous réglerons aussi nos comptes avec toi. »
« Nous nettoierons la fonction publique. »
La fermeture annoncée d’une chaîne de télévision.
« Tuer des bébés comme passe-temps. »

À un certain stade, on ne parle plus de maladresses. On parle d’un style politique.

La démocratie n’appartient à personne. Se qualifier de « libéral » ne confère aucun brevet automatique de vertu démocratique, pas davantage qu’appartenir à la droite n’autorise à mépriser l’État de droit.

La démocratie exige quelque chose de beaucoup plus difficile : reconnaître la légitimité de son adversaire lorsqu’on est convaincu qu’il a tort ; accepter le verdict des urnes lorsqu’il nous révolte ; défendre la liberté d’expression de ceux dont les opinions nous sont insupportables ; et surtout, ne jamais perdre la distinction fondamentale entre un adversaire politique et un ennemi.

C’est peut-être précisément à cette épreuve que Yaïr Golan échoue, encore et encore.

Le danger que représente Yaïr Golan ne tient donc pas au fait qu’il soit un homme de gauche. Il tient à une conception dans laquelle la démocratie risque peu à peu de ne plus être l’espace commun permettant à des camps rivaux de vivre ensemble, mais un label de légitimité réservé à un seul d’entre eux.

Dans une société israélienne déjà profondément fracturée, blessée et polarisée, ce n’est plus seulement une dérive politique.

C’est un danger pour la paix civile.

DR Eitan Chikli est éducateur et essayiste israélien.

Il a dirigé pendant vingt-six ans la Fondation TALI et a été recteur de l’Universidad Hebraica de Mexico. Titulaire d’un Doctorat en éducation juive, d’un  MPA (Master in Public Administration) de l’Université Harvard, il a également enseigné dans plusieurs institutions universitaires et éducatives en Israël.

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