De notre envoyé spécial à Chamonix,
From Ohio to Bagnères-de-Bigorre. Vainqueur samedi de l’UTMB 2026 (170 km) au bout d’une masterclass historique de 18h16, Ben Dhiman présente une personnalité et un parcours singuliers dans le monde de l’ultra-trail. Sponsorisé depuis moins de trois ans (au sein du Team Asics), celui qui vit dans les Pyrénées avec son épouse française et leurs trois enfants a accordé une interview à 20 Minutes au lendemain de son sacre suprême. Parfaitement bilingue, l’Américain de 34 ans revient sur sa folle performance et sur son refus de participer aux Championnats du monde de trail.
Parvient-on à bien dormir quand on vient de remporter la plus grande course de sa carrière ?
Pas trop, je n’ai dormi qu’une ou deux heures, j’étais trop activé mentalement, toujours dans le fight et l’émotion. Mais c’est normal, je suis comme ça après toutes les courses. Je suis tellement stimulé par tout ça que le corps ne comprend pas. Il y a tant d’inflammations et de chocs que c’est impossible de tout relâcher comme ça.
Peut-on presque parler d’un doublé français à Chamonix samedi ?
Oh, I don’t know… Je n’ai pas encore la nationalité française, je suis en train de la demander.
Cela vous fait-il sourire de voir qu’on parle beaucoup plus de votre connexion avec la France depuis votre sacre qu’après votre deuxième place l’an passé ?
Disons que dans le trail, je suis beaucoup plus connu en France qu’aux Etats-Unis parce que je fais toutes mes compétitions ici. Ce sont les Américains qui sont plus hésitants avec moi. Les Français étaient géniaux samedi. Ils avaient beaucoup d’enthousiasme, ils étaient très fiers de moi, surtout ceux de ma région, puisque j’habite dans le petit village de Bagnères-de-Bigorre. Il y avait plein de monde qui criait « C’est pour Bagnères, c’est pour les Pyrénées » (rires). C’est marrant pour moi de voir à quel point il y a une identité différente entre les deux grandes chaînes de montagnes en France.
Ça n’est que le deuxième sacre masculin américain à l’UTMB après Jim Walmsley en 2023. N’y a-t-il pas d’engouement particulier là-bas ?
C’est difficile à dire aussi tôt. J’ai quand même entendu pas mal de chants « USA, USA » sur la course. C’est sûr qu’ils sont fiers de moi, et c’est peut-être important que j’aille faire une course là-bas. Parce que oui, j’aimerais porter les deux nationalités. En tout cas, je n’ai pas l’intention de faire des Championnats du monde de trail avec la France ou les Etats-Unis. Je pense que ça ne serait pas tout à fait juste pour les autres athlètes parce que je ne suis pas encore français. Et en même temps, je ne renie pas les Etats-Unis, je ne représenterai pas un autre pays. Même si l’image des Etats-Unis a changé depuis quelques années, ce sont mes racines et c’est quelque chose que je ne vais jamais perdre.
Avant de vous mettre au trail, vous étiez un « thru iker ». Dites-nous ce que cela signifie ?
Je voyageais partout, j’étais un randonneur sur des expéditions à pied de très longue distance. Je commençais à marcher et je ne m’arrêtais pas jusqu’à ce que j’arrive là où je le souhaitais. Donc, ça pouvait durer entre un mois et six mois de marche. Et chaque année, j’avais une expédition comme ça. J’avais passé un bachelor pour travailler dans le secteur de l’agriculture mais j’étais plutôt obsédé par l’aventure, les montagnes et les endroits hyper sauvages.
Quand vous êtes-vous dit que le trail pouvait devenir pour de bon votre métier ?
C’était en 2021 : on était en Australie et on a appris qu’Ophélie, ma compagne, était enceinte. On a décidé de venir vivre en France et sur mon premier visa, ils ont mis un tampon disant que je n’avais pas le droit de travailler. Donc j’étais jeune papa, je ne parlais pas un seul mot de français et je ne savais pas quoi faire, c’était très difficile pour moi. J’étais déjà un coureur, et comme je n’avais pas le droit de travailler, je me suis dit que j’allais me mettre à fond au trail pour ma famille, pour peut-être gagner de l’argent comme ça.
Quand avez-vous été repéré par une équipe professionnelle ?
C’était en octobre 2023 après le Grand Trail des Templiers, où j’avais fini 3e. L’année précédente, j’avais fait 3e aussi à la Diagonale des Fous, à chaque fois sans assistance, sans aucun sponsor. Laurent Ardito d’Asics m’a appelé et il m’a dit : « On te veut, c’est rare de voir un athlète qui peut faire 3e à la Diag et aux Templiers sans assistance, sans coach, sans programme ». Il m’a ensuite demandé mon projet. Je lui ai annoncé que je voulais gagner l’UTMB, et il a répondu : « OK, j’aime bien ce projet » (rires).
Après y être parvenu samedi, vous avez lancé au micro : « Je n’ai montré aucun respect au parcours », ce qui a beaucoup amusé le public. On a du mal à croire que vous étiez trop stressé sur vos deux premiers UTMB (abandons en 2023 et 2024), comme vous l’aviez confié alors…
On voit que beaucoup de monde a des problèmes gastriques pendant l’UTMB, et c’est souvent lié au stress. L’estomac se rebelle quand tu ajoutes une surcharge de glucides dans un corps qui est très agité et stressé. A l’époque, je pense que j’étais un outsider avec de grandes ambitions. Ça n’a pas marché mais à chaque fois, j’ai appris un nouveau truc. Après, je ne changerais rien, je suis content d’avoir cette histoire, avec quatre éditions consécutives comme ça.
Et puis ça n’aurait pas été possible de faire cette perf sur cet UTMB sans toutes ces expériences et tout le travail que j’ai effectué pendant quatre ans. C’est une « victoire boum », à fond, avec un niveau de chrono que, même moi, je ne croyais pas possible.
Justement, vous aviez fini 2e en 19h51 il y a un an sur un parcours assez comparable. Quelle fourchette de chrono vous étiez-vous fixé avant le départ ?
Je croyais que 19h15 voire 19h10, c’était possible. Et puis l’organisation a décidé d’enlever du parcours les Pyramides calcaires, comme l’année dernière, donc c’est déjà 30 minutes en moins. Et puis on a aussi gagné du temps avec la météo parfaite. C’est pour ça que c’est difficile de comparer les éditions. La seule donnée objective qui tient, c’est ma vitesse moyenne.
Comment imaginez-vous la suite et vos envies dans un proche avenir ?
La Western States (Californie) m’attire aux Etats-Unis, et j’aimerais aussi avoir plusieurs victoires à l’UTMB éventuellement. Ça serait déjà pas mal…
Pensez-vous que votre profil multiculturel peut casser certains codes dans le monde de l’ultra-trail, où on peut noter un manque de diversité ?
Il y a beaucoup de conformité dans la communauté du trail, avec beaucoup d’hommes blancs autour de la quarantaine ayant de bons revenus, je suis d’accord. Moi, je ne me sens pas trop comme la plupart des traileurs. Bon, j’ai rasé la barbe, c’est dommage, je leur ressemble un peu plus maintenant (sourire). C’est une très bonne communauté, très passionnée, mais ça serait cool si elle s’ouvrait davantage. Après, c’est difficile de savoir comment faire évoluer les choses. Je pense que c’est déjà bien d’avoir ces images de moi qui gagne. Ça serait trop cool que ça inspire des jeunes.
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