Une expo se consacre à l’histoire méconnue du travail forcé durant la Seconde Guerre mondiale

Née dans une famille juive en Hongrie, Kaposi faisait partie des quelque 20 millions d’hommes, de femmes et d’enfants exploités par le vaste système nazi de travail forcé et d’esclavage – un sujet souvent négligé dans la mémoire et la commémoration de la Shoah, mais qui est aujourd’hui au cœur d’une grande exposition organisée cet été à Londres.

Intitulée « Nazi Slave Labor: Perpetrators and Victims » (Le travail forcé nazi : auteurs et victimes), l’exposition est présentée jusqu’à la fin du mois d’octobre à la Wiener Holocaust Library. Elle met en lumière l’ampleur et l’évolution de ce système qui s’étendait de la côte atlantique de la France occupée jusqu’au front de l’Est en Union soviétique.

Kaposi a survécu. Son portrait figure parmi ceux présentés dans l’exposition, qui met à l’honneur six survivants dont la jeunesse a été marquée par l’horreur du programme de travail forcé du Troisième Reich.

Mais des millions d’autres n’ont pas survécu. Deux millions et demi de travailleurs forcés ont trouvé la mort – victimes non seulement de l’effort de guerre nazi, mais aussi de la cupidité des industries et des entreprises civiles qui ont exploité cette main-d’œuvre bon marché et facilement disponible pour se remplir les poches et gonfler leurs profits.

András, le cousin d’Agnes, figurait parmi eux. Enrôlé en 1941 dans une unité de travail dirigée par les alliés hongrois des nazis, il est mort en 1944 des suites de mauvais traitements. Une carte postale qu’il a envoyée peu avant sa mort est exposée : « Mes très chers parents, je vous supplie de me donner des nouvelles de notre foyer aussi vite et aussi souvent que possible, afin que je puisse moi aussi ressentir sa proximité et sa chaleur. »

Clara Dijkstra, commissaire de l’exposition, explique que si ce sujet est largement traité par les chercheurs, il est moins mis en avant dans les récits grand public consacrés à la Shoah.

« Comme ce sujet est lié à l’histoire économique, il peut s’avérer assez aride, s’appuyant sur des statistiques anonymes, des chiffres colossaux et des entreprises sans visage », a déclaré Dijkstra au Times of Israel. L’exposition visait donc précisément à « donner des visages et des noms » aux victimes.

Le Troisième Reich s’est construit sur le dos d’esclaves

Ces victimes remontent aux tout premiers jours du pouvoir nazi. Les camps de concentration nouvellement créés imposaient aux détenus des travaux manuels pénibles, le travail forcé étant destiné à punir et à « rééduquer » les opposants au Troisième Reich.

L’annexion des restes de la Tchécoslovaquie et l’invasion de la Pologne en 1939 ont marqué une expansion et une évolution du système. L’aspect économique, plutôt que la seule punition, est alors devenu central, des groupes de civils tchèques et polonais étant employés comme travailleurs volontaires ou réquisitionnés pour travailler dans le Troisième Reich. Comme l’indique l’exposition, le travail forcé constituait également « un élément clé de la politique discriminatoire initiale à l’encontre des Juifs ».

En Allemagne, en Pologne et en Tchécoslovaquie, les Juifs étaient contraints de participer à des programmes de travail forcé et souvent envoyés dans des camps de travail temporaires.

Fin 1940, plus de 700 000 Juifs polonais avaient ainsi été contraints de travailler sur des chantiers de construction dans le Grand Reich germanique. Leurs efforts étaient la cible de railleries dans la presse nazie. Un reportage photo de 1939, intitulé « Les Juifs doivent travailler » et publié dans l’Illustrierter Beobachter, présentait par exemple des images de Juifs effectuant des travaux forcés, accompagnées de légendes telles que « Les Juifs n’ont jamais travaillé aussi dur de leur vie » ou encore « Les Juifs polonais ne travaillent pas encore assez dur ; un ouvrier du bâtiment allemand transporte cinq fois plus de pierres en haut d’une échelle ».

À partir de 1940, les Juifs confinés dans les ghettos de la Pologne occupée furent également exploités comme main-d’œuvre.

Mendel Grossman et d’autres hommes juifs travaillant dans un atelier textile du ghetto de Łódź, en 1940. (Crédit : Collections de la Wiener Holocaust Library)

Le ghetto de Łódź, une zone de moins de 4 km² où étaient confinés 160 000 Juifs, devint un centre de production textile. Trois ans après l’invasion allemande, près de 74 000 Juifs, sous-alimentés et insuffisamment vêtus, effectuaient des journées de travail de douze heures dans 90 petites usines et ateliers répartis dans tout le ghetto.

L’exposition présente des images saisissantes de la vie dans le ghetto, prises par Mendel Grossman, un artiste juif polonais qui travaillait au sein du département de la photographie du service des statistiques du Conseil juif de Łódź. Grossman, qui a été assassiné lors d’une marche de la mort dans les dernières semaines de la guerre, était chargé de documenter la vie quotidienne dans le ghetto, mais il prenait également en secret des photos de la vie privée des habitants.

Les maigres salaires étaient versés dans une monnaie spéciale, utilisable uniquement dans le ghetto et qui, bien souvent, ne suffisait pas à nourrir une famille. La production du ghetto était si importante que ce n’est qu’en août 1944, soit près de deux ans après la liquidation des autres ghettos polonais, que celui de Łódź a été détruit et ses habitants assassinés.

Comme l’a rapporté plus tard Elsa Kafka, une survivante déportée de Prague vers le ghetto de Łódź en octobre 1941, dans un témoignage conservé à la Wiener Library : « Tout le monde était tellement accaparé qu’il n’y avait ni le temps, ni l’énergie, ni l’envie de nouer d’éventuelles amitiés. Nous étions bien trop sous-alimentés et épuisés… Les gens travaillaient dur dans le ghetto. Seules les personnes âgées en étaient exemptées. Les enfants devaient se rendre sur leur lieu de travail dès 7 heures du matin : les filles travaillaient dans des ateliers de couture et les garçons dans un atelier de mécanique. Il y avait d’innombrables usines. »

À l’ouest, le « blitzkrieg » mené en 1940 à travers la Belgique, les Pays-Bas et la France a entraîné l’envoi de 1,6 million de prisonniers de guerre dans des « Stalags », des camps de travail forcé en Allemagne. Les civils ont, eux aussi, rapidement été soumis à des méthodes de plus en plus coercitives de la part des nouvelles agences pour l’emploi allemandes.

En Pologne occupée par les nazis, des détenus du ghetto de Łódź tirant une charrette de pain destinée à la distribution à l’intérieur du ghetto. (Crédit : Henryk Ross)

Alors que l’offensive du dictateur nazi Adolf Hitler contre l’Union soviétique s’enlisait en 1942 et que le cours de la guerre s’inversait, les nazis se livrèrent à une exploitation massive des prisonniers de guerre de l’Armée rouge et des civils soviétiques.

En 1944, près de deux millions de prisonniers de guerre, dont des Français, des Britanniques et des Italiens, travaillaient pour l’économie de guerre allemande, intensifiée l’année précédente avec le lancement du « Totaleinsatz » (mobilisation totale), l’industrie ayant alors été réorientée vers la production d’armement. En août 1944, on dénombrait quelque 7,6 millions de travailleurs étrangers forcés en Allemagne, soit plus d’un quart de la main-d’œuvre totale.

Comme le montre clairement l’exposition, si les travailleurs soviétiques, contraints d’effectuer des tâches particulièrement dangereuses et exigeantes, étaient traités très durement, « les prisonniers juifs se trouvaient au bas de la hiérarchie du travail forcé ».

Ceux qui n’étaient pas immédiatement sélectionnés pour les chambres à gaz étaient soumis à « l’extermination par le travail » – un processus combinant surmenage et sous-alimentation.

Panneau situé dans la zone résidentielle du ghetto de Łódź, sur lequel on peut lire : « Juifs. Entrée interdite. » (Crédit : Henryk Ross/Art Gallery of Ontario, don des Archives of Modern Conflict/Avec l’aimable autorisation du Museum of Fine Arts)

Le témoignage de Peter, un survivant juif polonais du camp d’extermination de Majdanek, situé en Pologne occupée par les Allemands, décrit en détail la manière dont les travailleurs juifs étaient exposés à des fumées toxiques lors de la fabrication d’explosifs. N’ayant pas le droit de porter de masques de protection, ils « mouraient comme des mouches », se souvient-il.

Certaines des entreprises les plus puissantes d’Allemagne sont impliquées

À partir de 1942, des centaines de sous-camps de travail forcé ont été construits à l’intérieur ou aux abords des principaux camps de concentration et d’extermination, sur ordre du chef des SS, Heinrich Himmler. Le complexe d’Auschwitz en comptait, par exemple, plus de 40.

À partir de l’automne 1943, un système généralisé de « mise à disposition » de prisonniers des camps de concentration – notamment des Juifs, des prisonniers politiques, des Roms et des Sintis, ainsi que des « asociaux » – a été mis en place au profit d’entreprises privées.

Mendel Grossman travaillant dans un atelier de cordonnerie du ghetto de Łódź, en 1940. (Crédit : Collections de la Wiener Holocaust Library)

« Loin de se limiter aux camps nazis, le système du travail forcé s’est étendu aux usines et aux conseils d’administration, impliquant certaines des entreprises les plus puissantes d’Allemagne. La bureaucratie a permis la brutalité, et le profit est devenu indissociable de la persécution », a indiqué la Wiener Library dans un communiqué de presse accompagnant l’exposition.

Au total, plus d’un million de détenus ont été réduits en esclavage, la plupart contraints de travailler pour des entreprises produisant des armes. Les secteurs du travail pénible, du textile et de la chimie se caractérisaient par les pires conditions de vie et l’espérance de vie la plus courte. Les travailleurs forcés étaient souvent logés dans des casernes, des granges ou de petites cabanes.

Pour les entreprises allemandes, parmi lesquelles figuraient notamment la maison de couture Hugo Boss, le géant pharmaceutique Bayer et la société d’ingénierie Siemens, les travailleurs forcés des camps pouvaient être « loués » auprès de la SS à des tarifs bien inférieurs à ceux pratiqués pour les travailleurs civils ordinaires.

Le tristement célèbre cartel de l’industrie chimique, pharmaceutique et des synthétiques, IG Farben, a, par exemple, conclu des accords avec les nazis pour exploiter la main-d’œuvre forcée dans plusieurs camps de concentration.

Travailleurs juifs forcés au camp de concentration de Plaszow, à Cracovie, occupée par les Allemands, vers 1941. (Crédit : Wiener Holocaust Library)

À son apogée, en 1944, l’usine de Farben située dans le sous-camp de Buna-Monowitz d’Auschwitz, que l’entreprise avait construite en partenariat avec la SS en 1942, comptait plus de 10 000 prisonniers.

De même, le groupe d’armement Krupp exploitait des usines dans les sous-camps de Buchenwald et de Ravensbrück, entre autres.

Les géants industriels bien connus n’étaient pas les seuls à combler leurs pénuries de main-d’œuvre en recourant au travail forcé à mesure que de plus en plus d’hommes allemands étaient mobilisés.

L’exposition cite notamment les exploitations agricoles et les ateliers de couture comme des exemples de petites entreprises complices d’une exploitation massive et systématique. En 1943, la moitié des travailleurs du secteur agricole en Allemagne étaient des travailleurs civils étrangers, souvent des femmes et des enfants.

Certaines relations entre auteurs et victimes étaient, comme le suggère l’exposition, moins faciles à définir.

La famille Leitz, propriétaire de la marque d’appareils photo Leica, a aidé certains de ses employés et amis juifs à fuir l’Allemagne d’avant-guerre. Cependant, malgré ses sympathies libérales, le propriétaire de l’usine Leica, Ernst Leitz II, a choisi d’adhérer au parti nazi pendant la Seconde Guerre mondiale pour protéger son entreprise et a également recouru à des travailleurs forcés, principalement de jeunes femmes ukrainiennes. Entre le 1ᵉʳ septembre 1942 et la fin de la guerre, l’entreprise, qui fabriquait des équipements essentiels à l’effort de guerre allemand, tels que des viseurs périscopiques, a employé entre 600 et 1 000 travailleurs forcés. Les photographies de Stone représentant des survivants, présentées dans l’exposition, ont été prises avec un appareil photo Leica fabriqué en 1938 à l’usine de Wetzlar, qui a ensuite eu recours à des travailleurs forcés.

Une justice partielle – et souvent fatalement tardive

Mais pour ceux qui ont cruellement souffert du programme de travail forcé mis en place par les nazis, la justice a été à la fois partielle et tardive.

Albert Speer inspectant un groupe de travailleurs forcés, au camp de Mauthausen, en 1943. (Crédit : Wiener Holocaust Library)

« Il leur était impossible de ne pas être au courant. »

, ministre de l’Armement, et Fritz Sauckel, qui supervisait la mobilisation de la main-d’œuvre forcée, ont tous deux été jugés à Nuremberg. Speer a mobilisé des millions de travailleurs forcés, mais a nié avoir eu connaissance de la Shoah. Des photos, comme celle présentée dans l’exposition et sur laquelle on le voit inspecter un groupe de travailleurs forcés au camp de Mauthausen en juin 1944, prouvent toutefois qu’il était au courant des conditions de vie dans les camps. Condamné à vingt ans de prison, Speer a été libéré en 1966. Sauckel, lui, a été pendu en octobre 1946 avec de nombreux autres grands criminels de guerre du régime.

Dans deux procès ultérieurs, des hauts responsables et des dirigeants d’IG Farben et de Krupp ont également été jugés. Les dirigeants d’IG Farben ont fait des déclarations sous serment dans lesquelles ils décrivaient des visites personnelles à Auschwitz et se vantaient à tort que les repas des travailleurs contenaient 1 500 calories par jour (soit 1 000 de moins que ce qu’un homme adulte effectuant un travail physique devrait recevoir). L’entreprise affirmait avoir eu un impact « positif » sur le traitement des prisonniers, imputant tout mauvais traitement aux gardes SS.

Selon Dijkstra, ces affirmations étaient totalement fausses.

Hormis des « incidents très, très isolés », rien ne prouve que les entreprises ayant eu recours au travail forcé ou à l’esclavage aient pris la moindre mesure pour améliorer les conditions de vie des travailleurs ou soulager leur sort. Il n’était pas non plus vrai qu’elles ignoraient la manière dont les travailleurs forcés et les esclaves étaient traités.

« Lorsqu’une entreprise emploie de la main-d’œuvre, elle cherche forcément à superviser le processus de production », explique Dijkstra.

Travailleurs forcés à la carrière de granit du camp de Mauthausen, vers 1942-1944. (Crédit : Wiener Holocaust Library)

« Il leur était impossible de ne pas être au courant. »

Au total, 13 des 24 responsables de Farben initialement inculpés ont été reconnus coupables en juillet 1948. La plupart ont été condamnés à des peines de deux à trois ans – la peine la plus longue prononcée était de huit ans – et tous avaient quitté la prison dès 1951.

Mais c’est également en 1951 que Norbert Wallheim, qui avait été travailleur forcé pendant deux ans, a remporté un procès historique contre Farben. Deux ans plus tard, Krupp, Siemens et Volkswagen ont accepté de verser des indemnités limitées, puis, en 1957, Farben a créé un précédent en acceptant de verser 27 millions de marks allemands aux travailleurs forcés juifs et 3 millions de marks allemands aux travailleurs forcés non juifs de son usine d’Auschwitz.

Les grandes entreprises impliquées dans le travail forcé et l’esclavage ont-elles tiré les leçons de leur passé ?

« Il leur est pratiquement impossible d’indemniser pleinement ces actes passés, car aucune somme d’argent ne pourra jamais véritablement réparer ces torts », explique Dijkstra.

Elle estime plutôt qu’elles devraient reconnaître et faire savoir à leurs clients que leurs entreprises reposent en partie sur le travail des esclaves.

« Je pense que beaucoup d’entreprises ne l’ont pas fait de manière suffisamment transparente », ajoute-t-elle.

L’État allemand a lui aussi – bien que de manière hésitante et imparfaite – reconnu son rôle.

En 1953, le nouvel État ouest-allemand a mis en place un dispositif d’indemnisation profondément imparfait : les versements ne pouvaient être effectués qu’aux personnes victimes de discrimination en raison de leur race ou de leurs convictions politiques, résidant encore en République fédérale. De nombreux anciens travailleurs forcés ont ainsi été, de fait, exclus.

Ce n’est qu’au tournant du siècle que le Bundestag allemand a enfin créé une fondation, cofinancée par des entreprises allemandes, afin d’organiser le versement d’indemnités à toutes les personnes ayant souffert aux mains des nazis, y compris un million de travailleurs forcés encore en vie.

À cette époque, bien sûr, des millions de ceux que les nazis avaient si brutalement exploités étaient déjà morts depuis longtemps.

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