Sauvé par le gong. La Corée du Sud a retenu son souffle. Ce jeudi devait commencer la grève de 48.000 salariés de Samsung Electronics, prévu pour une durée de 18 jours. Deux semaines et demie qui auraient dû, selon les estimations de Séoul, coûter au pays un quart de sa croissance annuelle. Estimée à 2 % pour le millésime 2026, elle serait tombée à seulement 1,5 point. Heureusement pour le pays asiatique, un accord in extremis a été trouvé entre Samsung et le syndicat. Mais alors comment 50.000 personnes ont-elles autant pesé sur le sort de 50 millions d’habitants ?
En Corée, Samsung Electronics n’est pas seulement une grande entreprise. C’est le centre névralgique du pays. A lui seul, le géant représente plus de 12 % du PIB national, un chiffre qui monte même à 23 % selon certaines études si on englobe les retombées, comme les emplois indirects. A titre de comparaison, LVMH, entreprise numéro 1 en France, ne pèse que 1,1 % du PIB tricolore. « A vrai dire, à part Saudi Aramco, société nationale de pétrole en Arabie saoudite (22 % du PIB national), Gazprom, société russe (5 %), il n’existe que peu d’équivalents », appuie Julien Pillot, économiste et enseignant-chercheur à l’Inseec Business School.
La marque ne produit pas seulement les téléphones avec lequel vous êtes familier, mais des puces mémoires, des processeurs, des écrans OLED – notamment utilisé par son plus gros concurrent Apple. Le géant asiatique est aussi impliqué en Corée dans la construction navale, les véhicules électriques ou la production de médicament.
La Corée du Sud et les « chaebols »
Samsung est le plus gros chaebol de la Corée du Sud, nom donné à ces conglomérats surpuissants au pays, comme LG ou Hyundai Motor. Rapide explication historique. En 1961, le général Park Chung-hee réalise un coup d’Etat et hérite d’un pays très pauvre, agricole et détruit par la guerre. Pour doper l’économie, il décide de miser sur quelques grands groupes familiaux industriels préexistants, avec notamment d’énormes subventions. Cette aide massive va créer un cercle infini, explique Françoise Nicolas, chercheuse à l’Ifri (Institut français des relations internationales) où elle dirige le Centre Asie. « Plus le groupe reçoit d’aides publiques, plus ses résultats sont conséquents, plus ses résultats sont conséquents, plus il reçoit d’aides… »
Une boucle sans fin qui a abouti aujourd’hui à ces mastodontes surpuissants. « Ce n’est pas une stratégie volontaire de miser toutes son économie sur quatre cinq poules aux œufs d’or », explique l’experte, « mais plutôt la conséquence involontaire de ce choix. » Lors de la crise de 1997 en Corée du Sud, le pays se rend compte que « les chaebols sont presque devenus plus puissants que l’Etat. Ce dernier n’avait aucun moyen de les contraindre ».
Samsung, « un Etat dans l’Etat »
« Un tel modèle serait quasiment impossible en Occident », souligne Julien Pillot. Non seulement les économies sont historiquement plus diversifiées, « mais de tels conglomérats seraient notamment empêchés par les gouvernements, en interdisant certaines fusions-acquisitions, en raison du droit à la concurrence. Les Etats occidentaux se battent contre de telles situations de monopoles. » Quant à Samsung, le plus puissant d’entre eux, « c’est devenu un Etat dans l’Etat », poursuit Françoise Nicolas. A fortiori en 2026, où le groupe réalise des résultats records. Au premier trimestre, il a déjà engendré des bénéfices supérieurs à toute son année 2025, notamment grâce au boom de l’intelligence artificielle.
Selon Counterpoint Research, 36 % de toutes les puces mémoires DRAM de la planète sont fabriquées par Samsung, tout comme 22 % des mémoires à large bande passante (HBM) – composées d’un empilement de puces DRAM. Deux bijoux technologiques très demandés par tous les géants de l’IA, dont les modèles nécessitent toujours plus de mémoire, renseigne Alexandre Kateb, économiste fondateur de Multipolarity AI, une entreprise d’intelligence économique.
Or, les 48.000 salariés qui menaçaient de faire grève étaient tous dans le secteur des microprocesseurs, de quoi paralyser fortement la production de puces. « Cela aurait forcément fini par égalementimpacter son principal concurrent coréen sur le domaine, Sk Hynix », prévient Alexandre Kateb, « et par effet ricochet, toute l’économie coréenne ».
Vers une intervention de l’Etat ?
L’économie mondiale du secteur aurait elle aussi été secouée. « Les sociétés coréennes ont un quasi-monopole sur le marché des mémoires électroniques, qui déploient les capacités d’IA partout dans le monde, notamment aux Etats-Unis », souligne Alexandre Kateb. De quoi expliquer les folles retombées économiques de Samsung… et l’envie pour les salariés d’en profiter.
Ces derniers ont donc naturellement demandé donc une meilleure rémunération en raison des profits colossaux de leur entreprise. Pendant près de 90 ans d’existence, Samsung n’a pas connu le moindre piquet de grève. En 2024, le « tabou » tombait enfin, avec une toute première mobilisation, à l’époque extrêmement limitée, mais servant surtout de ballon d’essai pour 2026. Un évènement qui avait déjà effrayé les autorités.
La situation est si sensible et Samsung si imposant en Corée du Sud, que le gouvernement se réservait, mercredi, le droit d’intervenir et de rendre la grève illégale au nom de l’intérêt national si aucun accord entre l’entreprise et le syndicat n’avait abouti.
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