Il y a plus d’un siècle, alors que le premier Tour de France s’élançait sur les routes françaises, le glacier de Sarenne, en Isère, couvrait encore près de 125 hectares, soit l’équivalent de 175 terrains de football. En 2023, cent vingt ans plus tard, il a fini par être déclaré officiellement éteint, après avoir perdu 130 m d’épaisseur. Le 25 juillet dernier, les coureurs se sont élancés pour grimper ce col, pour la vingtième étape du Tour masculin. « Roule-t-on vers les derniers étés des glaciers français ? », ont alors alerté scientifiques et associations.
« C’est emblématique car ce glacier est suivi depuis les années 1950 et nous permet de suivre l’évolution de l’impact du changement climatique dans les zones de montagne », résume Ugo Nanni, glaciologue, chercheur au CNRS à l’Université Grenoble Alpes. Il est à l’origine, avec une dizaine de laboratoires et d’associations, du communiqué.
Il ajoute : « Les glaciers servent aussi à être des témoins du changement climatique, car ils n’oublient pas les canicules, les changements de températures, les étés de plus en plus longs. A chaque fois qu’il fait plus chaud, les glaciers perdent de la masse. » Pour ce membre de l’association Cimes Blanches France, la disparition du glacier de Sarenne est « alarmante ». « Comme pour chaque événement fort de notre Histoire, c’est terrible de voir des témoins disparaître, même ceux qui ne sont pas humains », lance-t-il.
Le Tour se poursuit pendant que les glaciers disparaissent
Le document, cosigné par des laboratoires du CNRS, de l’Université Grenoble Alpes ou encore l’Inrae ainsi que des associations comme Protect Our Winters France, Mountain Wilderness ou l’International Glaciological Society, cite d’autres exemples mythiques de la Grande Boucle pour illustrer l’« alarmante disparition des glaciers ». La victoire de Marco Pantani à l’Alpe d’Huez en 1997, celle d’Andy Schleck au col du Galibier en 2011 ou celle de Romain Bardet à Saint-Gervais-Mont-Blanc en 2016 se sont toutes jouées sur des sommets aujourd’hui profondément transformés.
« À l’Alpe d’Huez, où Bernard Hinault remportait sa dernière victoire d’étape sur le Tour en 1986, […] on skiait encore en été sur ce glacier devenu aujourd’hui un linceul », pointe le communiqué. Ugo Nanni ajoute : « Le glacier de Saint-Sorlin, proche du col de la Croix de fer où est passé le Tour masculin, disparaîtra avant 2050 si les émissions de gaz à effet de serre continuent sur leur trajectoire actuelle. » Un sort qui attend la plupart des glaciers en dessous de 3.500 m.
Même constat dans les Pyrénées avec le glacier d’Ossoue, dans le massif du Vignemale. Il est passé de 59 hectares en 2000 à seulement 24 hectares en 2023. Sur les dix-sept glaciers pyrénéens encore recensés, les deux tiers de la surface glaciaire ont déjà fondu depuis le début du siècle, selon l’association Moraine. « Ils s’éteindront d’ici une dizaine d’années », alertent les scientifiques.
Pour rendre ce constat encore plus concret, le collectif a retrouvé des photos d’archives prises à plusieurs décennies d’écart, aux abords même du parcours du Tour. Au col de Lautaret, un panorama immaculé de neige et de glace en 1963 laisse place, en 2024, à des pentes largement dénudées. Le glacier de Sarenne, encore massif sur un cliché de 1906, n’est plus qu’un vague lac entouré de rochers cent ans plus tard. Ces clichés « sont la preuve du changement climatique, on ne peut pas le nier », observe Ugo Nanni. « Et pendant que le Tour continue d’années en années, depuis plus de cent ans, des glaciers de milliards d’années, disparaissent, appuie le chercheur. Mais c’est peut-être un des seuls moments, l’ensemble des Français et Françaises voient l’évolution du territoire. »
Près de la moitié des glaciers ont disparu en vingt-cinq ans
« Sous l’effet d’étés de plus en plus chauds et de plus en plus long, les glaciers reculent à un rythme inédit, jamais observé en cent cinquante ans. Déjà 40 % de leur volume a été perdu en vingt-cinq ans », insiste les spécialistes dans le communiqué. « Près de la moitié des glaciers ont disparu depuis le début des années 2000, donc le glacier de Sarenne ce n’est pas une anecdote, c’est un échantillon représentatif de ce qu’il se passe sur l’ensemble du massif alpin », insiste Ugo Nanni.
Le glaciologue rappelle que « la cause de cette disparition, c’est le changement climatique causé par les activités humaines, avec la combustion des énergies fossiles, le changement d’utilisation des sols ». « Ce sont des choses intangibles mais qui ont déjà des conséquences sur notre territoire en France, appuie-t-il. Pour la communauté scientifique, c’est important de rappeler que, ce qu’elle dit depuis les années 1970, est en train de se passer. On sait pourquoi nos glaciers sont en train de fondre et nos écosystèmes, en train de s’effondrer. »
Il complète : « Ce qui se passe sur les glaciers, c’est juste la partie émergée de l’iceberg. Derrière les glaciers, ce sont aussi les littoraux, les forêts ou les champs qui se transforment sous l’effet du changement climatique, des écosystèmes où la bascule est parfois moins visible, sauf quand ça brûle. ».
« Même des hivers généreux ne suffisent plus à sauver un glacier »
« Même des hivers généreux ne suffisent plus à sauver les glaciers », alerte encore l’observatoire national Glacioclim. Cet hiver, les chutes de neige ont été plutôt « normales ». Mais les vagues de chaleur de mai et juin ont fait fondre le manteau neigeux en un temps record, mettant la glace à nu dès le printemps, souligne le communiqué des scientifiques.
Et les conséquences sont réelles. « Un glacier, c’est pratique : il prend l’eau quand il pleut ou qu’il neige, et il la relâche quand il fait chaud, en été », résume Ugo Nanni. Perdre cet effet tampon bouleverse les écosystèmes de la haute montagne jusque dans les vallées, au moment même où les canicules se multiplient. « Un glacier qui se retire, ça change l’écosystème, les ressources en eau, des sédiments beaucoup plus mobiles donc des éboulements, des crues, des avalanches qui sont beaucoup plus faciles », poursuit le glaciologue. Les scientifiques citent deux drames récents, la disparition du village La Bérarde, en juin 2024, après des pluies intenses et la vidange d’un lac glaciaire, et celle du village suisse de Blatten, en 2025, rayé de la carte par l’effondrement d’un glacier.
Des solutions existent
Pour les signataires du communiqué sur les glaciers, tout n’est pas perdu. Il reste un message d’espoir. Si les émissions de gaz à effet de serre suivaient la trajectoire prévue par les Accords de Paris (+ 1,5°C en 2100) plutôt que la tendance actuelle (+ 3°C en 2100), deux fois moins de glaciers seraient condamnés d’ici 2100. « Chaque dixième de degré compte, il faut sortir de l’utilisation des énergies fossiles le plus vite possible », résume Emmanuel Thibert, de l’Institut des géosciences de l’environnement, l’un des signataires du texte. « Le futur n’est pas encore écrit. Il dépend de choix politiques forts », complète, de son côté, Ugo Nanni.
Il cite les solutions à mettre en place comme la « sortie rapide des énergies fossiles », la « réduction de nos émissions de gaz à effet de serre », notamment « par des politiques de sobriété permettant de réduire durablement notre consommation d’énergie et de ressources, ainsi que par la protection et l’adaptation des territoires de montagne ».
Notre dossier sur le réchauffement climatique
L’étape reine du Tour de France Femmes de ce vendredi, au Mont Ventoux a été, elle aussi, bousculée par les effets du réchauffement climatique. La préfecture du Vaucluse a demandé à l’organisation de prévoir un itinéraire alternatif en raison du risque incendie. Le Tour masculin avait déjà été touché cet été, une étape dans les Pyrénées-Orientales s’étant achevée sans public en bord de route pour cause de feux. « Il reste des leviers possibles pour changer la trajectoire et accompagner le changement dans la direction qu’on veut qu’il prenne », conclut le chercheur.
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