De notre envoyé spécial à Roland-Garros,
N’allons pas jusqu’à écrire que la rafraîchissante comète polonaise Maja Chwalinska est en train de sauver le tournoi féminin, mais disons que trois joueuses russes contre une seule Ukrainienne dans le dernier carré, ça l’aurait foutu mal. Encore qu’Anna Kalinskaya, la victime de Chwalinska en quarts, peut se regarder dans la glace : parmi toutes les joueuses russes du circuit, elle est la seule, avec Kasatkina, à avoir publiquement dénoncé l’invasion de l’Ukraine. Il faut dire qu’une mère ukrainienne, cela invite à l’introspection.
On ne peut pas dire que le même genre d’interrogations pollue les réflexions de Mirra Andreeva et de Diana Schnaider, qui étaient jusqu’ici passées entre les gouttes. Quatre ans, c’est long, et le circuit a envie de passer à autre chose, comme tout le monde. Sauf que tout le monde ne bosse pas au quotidien avec un collègue russe dont on ignore au mieux, à quel point il pense que balancer 500 drones par nuit Kiev et ses alentours est une bonne idée. Ne faisons pas ici de faux procès à Andreeva et Schnaider : on ne sait pas ce qu’elles pensent, et c’est bien là tout le problème de Marta Kostyuk, la demi-finaliste ukrainienne, opposée à Andreeva jeudi après-midi en ouverture sur le Central.
Kostyuk part en croisade
La 15e joueuse mondiale, qui avait choisi un temps de se préserver, s’est rendu compte que de rappeler bien fort sa détresse quant au sort de ses compatriotes et le peu de cas qu’en faisait la WTA, ne l’empêchait pas de gagner des matchs : 17, série en cours, depuis sa victoire au tournoi de Rouen. Ce jour-là, elle avait salué « un moment historique pour le tennis ukrainien », une première finale entre compatriotes, quelques semaines après s’être entraînée pour la première fois en territoire ukrainien depuis 2022, enfin si on peut appeler ça un entraînement, quand les alarmes résonnent en permanence pour prévenir de l’arrivée prochaine de drones ennemis.
Kostyuk avait tout ça en tête au début de ce Roland-Garros, qu’elle a commencé en panique : le matin de son premier match, elle a appris qu’une bombe russe avait tout rasé à cent mètres de chez ses parents. Depuis, elle artille tous azimuts, à rebours de l’ambiance générale ces dernières saisons, qui voyait les Russes sortir discrètement du purgatoire, comme nous l’avait confié Veronika Kudermetova l’an passé ici même : « J’ai l’impression que ça va vraiment mieux. La première année [après l’invasion russe] était très difficile, on recevait beaucoup de pression de la part d’autres joueurs, de la part de certains staffs, mais maintenant tous les joueurs sont là pour jouer au tennis et ne sont plus là pour parler de politique ».
Schnaider ne veut pas parler « de la situation »
Changement de décor en 2026, et pas qu’un peu : particulièrement ciblée, Diana Shnaider, la tombeuse de Sabalenka, a dû longuement se justifier d’avoir joué en Russie à l’automne dernier dans un évènement sponsorisé par Gazprom, en plus de likes douteux du profil twitter de Margarita Simonyan, la grande chamane de la propagande russe à l’étranger via le média RT. Réponse embarrassée de l’intéressée :
« Je travaille et voyage toute l’année, et je ne vois pas mes amis et ma famille. Et lorsque j’ai une opportunité de jouer devant eux, de passer plus de temps chez moi, je vois ça comme une occasion de montrer la qualité de mon tennis devant ma famille, et c’est la seule occasion que j’ai, donc, je la saisis. Les réseaux sociaux ? Je suis là pour jouer au tennis, pas pour parler d’Instagram, pour parler des likes sur des vidéos de contenus. »
Un beau coup de pied en touche sur les 40 mètres, comme on dit en top 14. Relancée pour la forme sur le fond de l’affaire – la guerre c’est mal, on est d’accord ?- Shnaider ne fait même pas semblant de se mouiller : « Je ne vais pas parler de cette situation, je suis là pour parler tennis, je suis là pour en profiter ». « Situation », nouveau synonyme « d’opération spéciale », il faut croire. Tout à fait le genre de commentaires qui font dégoupiller Kostyuk, Svitolina et les autres : « J ‘aimerais qu’il y ait une position plus claire sur ce qui se passe, surtout quand votre pays tue d’autres personnes. Je ne sais pas comment elles peuvent dormir tranquille quand on sait tout ce qui se passe ».
Dans son viseur, également, sa prochaine adversaire Mirra Andrevaa, elle aussi épinglée en 2023 pour un like évitable sur les réseaux repéré par toutes les joueuses ukrainiennes. De mémoire, une vidéo qui disait en substance à propos des Ukrainiens : « La seule chose qui nous préoccupe c’est comment ne pas attraper froid à votre enterrement ». La jeune femme, 16 ans à l’époque, ne s’en était jamais expliqué. Interrogée l’an passé à Wimbledon, elle avait simplement indiqué « qu’elle était en faveur de la paix et qu’elle espérait que tout se résoudrait bientôt ».
Le strict minimum, déplore Kostyuk, alors qu’Andreeva, par exemple a quitté son pays depuis de nombreuses années avec sa famille proche : « C’est plus que frustrant. Elles savent de qui se passe dans leur pays, elles ont instagram, elles suivent l’actualité… Après quatre ans, les choses sont claires : on sait de quel côté ces personnes sont, et c’est leur fardeau, pas le mien ». Et quand on lui rétorque, que le fait d’avoir encore des amis ou de la famille en Russie ne doit pas aider à s’élever contre la chape de plomb installée par le régime de Vladimir Poutine, elle refuse de leur donner cette excuse.
« On peut contester publiquement »
« Je sais qu’il y en a qui ont quitté la Russie dès que la guerre a éclaté, qui ont laissé tout derrière eux, parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec ce que faisait leur pays à d’autres personnes et c’était leur manière de protester. On peut quand même contester publiquement si on n’est pas d’accord, c’est possible. On a notamment Daria Kasatkina qui est un exemple flagrant : il y a des personnes qui se rendaient dans l’appartement de ses parents pour les effrayer, mais ça ne l’a pas arrêtée. Elle a changé de nationalité et déménagé ». Un exemple qui n’a pas fait d’émules, alors que la WTA semble vouloir s’en laver les mains.
L’instance qui régente le circuit féminin a vu avec soulagement la plainte de Tsurenko contre elle rejetée par la justice américaine au mois de mars. La joueuse ukrainienne, un temps proche du top 20 avant de disparaître des courts, accusait la WTA de la plonger dans un état « de détresse émotionnelle » et son président David Simon de lui avoir dit « que c’était OK si d’autres athlètes soutenaient la guerre et qu’il ne fallait pas que ça la mette dans des états pareils ». Une façon de voir les choses.
La source de cet article se trouve sur ce site

