Thomas Solignac : On pourrait penser que le lien disparaît, mais ce n’est pas exactement le cas. Ce qui apparaît désormais au premier plan, c’est la réponse directe. Google pousse aujourd’hui vers l’utilisateur une synthèse générée par l’IA avant même l’affichage des liens traditionnels. Aux États-Unis, les premiers tests montrent que 65 % des requêtes affichent désormais une réponse IA avant les résultats classiques.
Nous passons ainsi d’un monde où Google organisait l’accès à Internet à un monde où Google indique directement quelle source croire. L’utilisateur gagne en confort, en rapidité et en simplicité. Mais il perd progressivement le processus de sélection. Déjà aujourd’hui, plus de 50 % des recherches Google ne génèrent aucun clic. Avec l’intégration massive de l’IA, ce taux pourrait dépasser les 70 %.
Au final, l’utilisateur perd, souvent sans s’en rendre compte une certaine pluralité des réponses, un accès aux points de vue alternatifs, la possibilité de comparer des sources voire jusqu’au droit d’explorer par lui-même. Très rapidement, il converge vers une option unique, présentée implicitement comme « la » réponse.
L’Internet que nous sommes en train de perdre valait-il vraiment mieux que ce qui le remplace ?
Thomas Solignac : L’ancien web n’était pas un paradis.
Le SEO industriel a produit des contenus massifs et souvent artificiels : en 2023, près de 30 % des pages publiées chaque jour étaient conçues principalement pour manipuler les algorithmes. Google affirmait promouvoir la qualité, mais ses algorithmes ont toujours été vulnérables aux stratégies d’optimisation.
L’ancien web reposait aussi sur des biais négatifs comme une publicité omniprésente, un tracking massif ou des effets de désinformation à grande échelle.
Le web mondial reste d’ailleurs financé majoritairement par la publicité. Mais malgré ses défauts, l’ancien Internet conservait une caractéristique essentielle : la pluralité. L’utilisateur pouvait encore consulter plusieurs sources, comparer plusieurs interprétations, emprunter différents chemins d’accès à l’information. Le risque aujourd’hui est de remplacer un désordre pluraliste par une synthèse centralisée.
Or les modèles d’IA possèdent eux-mêmes des biais mesurables. Plusieurs études universitaires montrent qu’il est possible d’identifier des orientations idéologiques ou culturelles dans les réponses produites par certains modèles. Google passe ainsi progressivement du rôle de bibliothécaire à celui d’arbitre de la vérité. Et ce changement est considérable.
Prenons un exemple concret :
Lorsqu’un parent cherchait quoi faire face à la fièvre de son enfant, il pouvait tomber sur un site institutionnel ; un site hospitalier ; un forum de parents ; un article de presse ; un contenu commercial ou une notice médicale.
L’ensemble était parfois chaotique, anxiogène ou contradictoire. Mais la différence entre source officielle, témoignage personnel et contenu sponsorisé restait visible. Avec l’IA, cette diversité est condensée dans une réponse unique. Sur les sujets politiques — retraites, immigration, nucléaire, école — le problème devient encore plus sensible. Une liste de liens expose naturellement le désaccord : médias, experts, syndicats, partis politiques, associations ou institutions. Une synthèse IA peut au contraire donner l’impression qu’il existe une réponse équilibrée, objective et stabilisée, alors même que le sujet est traversé par des conflits de valeurs, d’intérêts et d’interprétations.
La défiance envers la tech est documentée depuis 2015, bien avant l’IA. En France, où en sommes-nous — et cette méfiance va-t-elle freiner l’adoption ou les usages avancent-ils indépendamment de ce que les gens pensent ?
Thomas Solignac : En France, nous sommes face à un paradoxe. Une majorité de Français exprime une méfiance forte à l’égard de l’IA, mais une proportion tout aussi importante l’utilise déjà régulièrement. Autrement dit : on peut utiliser un outil sans lui faire confiance. La confiance envers les grandes entreprises technologiques a fortement chuté ces dernières années. La France fait clairement partie des pays les plus sceptiques sur le sujet.
Et pourtant, les usages progressent rapidement. Les assistants conversationnels gagnent des millions d’utilisateurs, l’IA s’intègre massivement aux outils bureautiques, les usages professionnels augmentent fortement.
Les Français ont le sentiment d’être pris entre deux blocs, d’un côté les États-Unis, perçus comme peu fiables sur la confidentialité des données ; et de l’autre, la Chine, devenue un acteur majeur de l’IA open source, mais jugée opaque sur le plan politique et culturel. Au global la méfiance reste donc élevée, mais elle ne bloque pas l’adoption. C’est un phénomène comparable à celui observé avec les réseaux sociaux : beaucoup critiquent les plateformes tout en continuant à les utiliser quotidiennement.
Les médias, les éditeurs et les sites indépendants sont directement menacés par la fin du clic. Quel est l’impact réel en France — et existe-t-il des alternatives viables ?
Thomas Solignac : L’impact complet n’est pas encore visible, mais la direction est déjà claire. Le contrat économique historique du web reposait sur un équilibre simple : les médias produisent des contenus ; Google les indexe ; Google renvoie du trafic vers ces contenus.
Avec les réponses IA, ce modèle se fragilise profondément. Google peut désormais utiliser le contenu d’un site pour produire une synthèse directement affichée dans Search, sans nécessairement renvoyer l’utilisateur vers la source d’origine. Aux États-Unis, les premiers tests montrent déjà des baisses importantes de trafic sur les requêtes où les réponses IA apparaissent.
La conséquence est que des acteurs comme les guides pratiques, les comparateurs, les sites de vulgarisation santé, les contenus de finances personnelles ou les sites indépendants fortement dépendants du référencement se retrouvent être les plus exposés.
En France, une part très importante du trafic des médias provient encore de Google. Une baisse même partielle représenterait donc un choc économique majeur.
Face à cela, plusieurs alternatives émergent comme les abonnements, les newsletters, les communautés fermées, l’événementiel, les formats audio et vidéo ou encore les accords de licensing avec les acteurs de l’IA. La fin du clic ne signifie pas nécessairement la mort des médias. En revanche, elle menace directement la découvrabilité des petits acteurs et des sources indépendantes.
Google et Meta bouleversent leur produit principal avant même de savoir quel sera leur prochain modèle économique. Est-ce une stratégie délibérée ou une panique déguisée en innovation ?
Thomas Solignac : Ce n’est pas une panique irrationnelle. C’est plutôt une fuite en avant rationnelle. Google sait qu’une partie de son modèle historique est menacée. Si les utilisateurs passent demain par ChatGPT, Perplexity ou d’autres assistants IA pour accéder à l’information, Google risque de perdre son rôle central. Dans ce contexte, mieux vaut se cannibaliser soi-même que d’être cannibalisé par un concurrent.
C’est une stratégie classique dans les périodes de rupture technologique. Google cherche désormais à devenir un acteur « IA-first ». Une nouvelle version de Google est en train d’émerger. Sommes-nous pour autant des cobayes ? D’une certaine manière, oui.
Les grandes plateformes pratiquent déjà depuis longtemps des tests massifs en temps réel sur leurs utilisateurs : interfaces, recommandations, hiérarchisation des contenus, formats publicitaires. Avec l’IA, cette expérimentation change simplement d’échelle. Les plateformes savent très bien ce qu’elles fuient : le risque d’être dépassées. En revanche, elles ne savent pas encore exactement ce qu’elles construisent. L’IA n’est pas seulement une technologie ; c’est un nouvel environnement technologique complet.
Plusieurs futurs restent possibles :
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une IA personnelle et assistive ;
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une décentralisation des usages ;
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une recentralisation totale autour de quelques plateformes ;
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des agents autonomes capables d’agir à notre place.
Dans tous les cas, la ressource la plus précieuse reste l’attention humaine. Or l’essentiel des revenus de Google provient encore de la publicité. En contrôlant demain l’accès à l’information via l’IA, Google protège — et redéfinit en même temps — la source même de sa puissance économique. Le groupe peut ainsi devenir plus dominant encore… ou fragiliser le modèle qui l’a rendu incontournable.
Atlantico
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