Le post commence innocemment. « Parce qu’on nous pose souvent la question. » Le 18 avril, Palantir Technologies publiait sur son compte X officiel un manifeste en 22 points, condensé du livre The Technological Republic publié en 2025 par son PDG Alex Karp. Mais le message n’évoque pas que des vérités générales anodines formulées en langage « corporate ». La firme, qui travaille dans la surveillance et l’analyse de données, y affirmait que certaines cultures sont « régressives et nuisibles », appelait à la fin du « pluralisme creux » et se positionnait en bras armé d’une civilisation occidentale menacée. Des discours de super-méchant de science-fiction, sauf que l’entreprise Palantir, elle, est bien réelle.
Que fait-elle exactement ? Même d’anciens employés peinent à y répondre clairement, note le média américain Wired. Pour Valentin Goujon, doctorant au médialab de Sciences Po, il s’agit en résumé d’« intégration de données », c’est-à-dire mettre en relation des bases de données hétérogènes pour en extraire du sens. Ses principaux clients sont les renseignements, les forces de l’ordre, ou des géants de l’industrie de la défense. Son nom même est un indice. Dans Le Seigneur des Anneaux, les Palantirs sont des pierres de vision qui permettent de tout voir, de tout savoir, de tout connecter.
L’entreprise a été fondée en 2003, dans le sillage des attentats du 11-Septembre, par Peter Thiel, milliardaire libertarien, et Alex Karp, docteur en théorie sociale de l’université Goethe de Francfort. Dès l’origine, la CIA fait partie des premiers investisseurs. L’entreprise a prospéré au rythme des attentats, des conflits et des migrations de masse. « Quand le monde va mal, Palantir va bien », résume cyniquement Valentin Goujon. En 2023, après l’attaque du Hamas en Israël, Alex Karp et Peter Thiel rencontrent le président Isaac Herzog et renforcent leurs partenariats avec l’État hébreu.
Un soutien technologique aux agents de l’ICE
Le retour au pouvoir de Donald Trump a accéléré la machine. Palantir a engrangé plus de 900 millions de dollars de contrats fédéraux depuis janvier 2025. Le plus symbolique : un contrat pour construire « ImmigrationOS », un système d’intelligence artificielle permettant à la police de l’immigration ICE de traquer les sans-papiers en croisant données fiscales, Sécurité sociale, passeports et plaques d’immatriculation.
Olivier Tesquet, journaliste enquête à Télérama et coauteur du livre Apocalypse Nerds (Divergences, 2025) avec Nastasia Hadjadji, dénonce ces liaisons entre les hauts niveaux de l’Etat et l’entreprise.
« Une entreprise privée, dont les catégories opératoires sont opaques, est devenue indispensable à l’exercice de fonctions régaliennes : le renseignement, la défense, le contrôle migratoire. C’est une délégation de souveraineté. »
Ce scénario, la France le vit depuis dix ans. Après les attentats de 2015, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) cherche un outil en urgence. La collaboration avec Palantir commence en 2016. En décembre 2025, elle a été renouvelée pour la troisième fois. « On est pris en tenaille, explique Pauline Elie, juriste et conseillère éthique. On rentre dans cette logique de police prédictive sans vrai débat, alors que c’est une source de discrimination supplémentaire. » La France est désormais le troisième marché de Palantir dans le monde, derrière les États-Unis et le Royaume-Uni. La juriste y voit aussi un enjeu de souveraineté. Palantir est soumis au droit américain, et le Patriot Act permet d’extraire des données selon des critères particulièrement larges.
Une firme leader du combat idéologique
Derrière les solutions techniques, l’entreprise américaine participe aussi à un combat idéologique. « Palantir se défend souvent d’être une entreprise de surveillance en expliquant que ses logiciels n’exploitent pas de données, mais se contentent de donner du sens à des informations qui existent déjà, relate Olivier Tesquet. Mais cela signifie que Palantir décide de ce qui compte comme menace, comme cible, comme population indésirable. »
Culte du chef, critique du libéralisme politique, appel au réarmement… Alex Karp et son cofondateur Peter Thiel n’ont jamais prétendu faire de la simple technologie. Le second, parrain idéologique du vice-président américain JD Vance, a déclaré dès 2009 ne plus croire à la compatibilité entre liberté et démocratie. Dans son résumé de The Technological Republic, Palantir assume une « rhétorique civilisationnelle de mobilisation totale », souligne Olivier Tesquet. Il ajoute : « À sa lecture, on pourrait penser à des figures de la révolution conservatrice allemande des années 1920 qui ont été les terrassiers du nazisme. » Pauline Elie y lit aussi une parenté avec les grands récits apocalyptiques des mouvements techno-utopistes, qui instrumentalisent les crises pour légitimer leurs projets, annoncent la fin d’une ère et un choix à faire entre catastrophe et leur vision de l’utopie. « Malgré nous, on rentre dans leur logique de fin du monde, souligne-t-elle aussi. Ils instrumentalisent l’actualité internationale pour parler de leur projet. »
Palantir participe aux usages militaires sans scrupule
Alex Karp, lui, critique la Silicon Valley, non parce qu’elle serait trop puissante, mais parce qu’elle n’aurait pas assez servi l’effort de guerre, préférant les applications grand public aux programmes de défense. Il vise notamment Google, qui avait renoncé en 2018 à son contrat Maven sur les drones militaires après une fronde interne. Palantir, lui, avait repris le contrat sans états d’âme.
Cette communication de l’entreprise pourrait être une façon de se positionner à l’avance sur de nouveaux marchés européens, alors que l’Union européenne s’apprête à débattre du règlement « Retour » concernant la lutte contre l’immigration. En face, les appels à créer un équivalent européen se multiplient. Le ministre allemand du Numérique, Karsten Wildberger, a évoqué l’idée d’un « Palantir européen ». « Ceux qui pensent y répondre en créant un « Palantir à la française » feraient bien d’y réfléchir à deux fois, dénonce Olivier Tesquet. On ne construit pas l’autonomie stratégique en reproduisant la logique d’un acteur anti-démocratique. »
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