Félix Bingui regarde fixement la présidente à travers la vitre du box. Devant la 7e chambre du tribunal correctionnel de Marseille, écrasée par la chaleur, le chef présumé du clan Yoda triture un élastique entre ses doigts, pendant qu’il répond aux questions de la présidente ce vendredi. L’homme de 36 ans, né à Alès, est jugé, comme les 19 autres coprévenus, de trafic de stupéfiants, d’association de malfaiteur et de blanchiment d’argent.
Surnommé « Le Chat », le « F » ou encore « Féfé », il est présenté par les enquêteurs comme le patron d’un puissant réseau de narcotrafic, contrôlant plusieurs points de deal de la cité phocéenne entre 2021 et 2023, dont le très lucratif four de « La Fontaine » situé dans la cité de la Paternelle (14e arrondissement). Un rôle « incontestable » de donneur d’ordres, recevant l’argent, réglant les conflits et gérant les membres de son équipe, selon le dossier d’instruction. « On m’a toujours fait passer pour quelqu’un que je ne suis pas, se défend l’homme, vêtu d’un polo en maille de couleur clair. Je ne sais pas pourquoi les gens disent qu’ils ont peur de moi. » Et d’ajouter : « Je n’ai jamais été quelqu’un de violent. »
« Elles parlent… »
Félix Bingui inspirait-il la crainte à son entourage ? Dans plusieurs sonorisations, citées par la présidente, des femmes gravitant autour de la bande évoquent des coups de pression ainsi que des liens de subordination, voire de « soumission », entre lui et des coprévenus. Certains sont même désignés comme ses « chiens-chiens », le suivant lors de ses voyages au Maroc, à Dubaï ou encore en Thaïlande. « Ce sont des phrases dites pour rabaisser, assure le prévenu. Où est la soumission ? On est dans des maisons, on fait des activités, on mange ensemble, c’est tout. » Le trentenaire évoque possiblement une forme de « respect lié à l’âge ».
« Toutes les femmes dans ce dossier aussi… Elles parlent », s’agace Félix Bingui, qualifié de « tueur », de « patron » ou encore d’organisateur de « go-fast » en Espagne dans des conversations entre ces dernières. Dans le dossier, la coprévenue Camille Chelo, veuve d’Omar Benchiha, l’un des cadres présumés du clan Yoda assassiné à Salou en mai 2023, tient des propos particulièrement virulents à son encontre, l’accusant d’avoir provoqué indirectement la mort de son mari en le « prenant sous son aile ».
Bruits de la rue
« Ce ne sont pas les premières personnes qui parlent de moi et pas les dernières », lâche l’homme, la mâchoire plus contractée. Tout au long de la journée, il dénonce des « rumeurs » de la rue, des « ragots » circulant sur les réseaux sociaux, le désignant comme « chef de tel ou tel truc ». « Je ne peux pas contrôler toutes les personnes qui parlent sur moi », lâche-t-il à plusieurs reprises presque fataliste.
Comme la veille, lors de l’interrogatoire de Mohamed Hussein Saleh, bras droit présumé, la présidente l’interroge longuement sur chacun de ses déplacements et son train de vie dispendieux. « Des hôtels de luxe à Marseille, des vols pour de nombreuses destinations, des véhicules, une moto… Comment vous faites ? », questionne-t-elle. Il évoque des économies et surtout des gains aux jeux. « J’ai fait beaucoup de prison dans ma vie, j’avais envie de profiter », balaie-t-il. En 2017, il est condamné à quatre ans pour son implication dans le trafic de drogue mené par la bande des Carmes (2e arrondissement), puis il écope de deux ans et demi en 2019 pour détention d’armes.
Une guerre des clans
En 2023, 49 personnes ont été tuées à Marseille dans des narchomicides attribués à la guerre entre le clan des Yoda et la DZ Mafia, sortie renforcée de l’affrontement. Un conflit dont Félix Bingui a entendu parler « sur les réseaux sociaux », assure-t-il, expliquant « ne jamais avoir mis un pied » à la cité de La Paternelle. Il dit n’avoir jamais craint pour sa vie, ni même tenté de fuir, même lorsque les règlements de compte se multipliaient.
« Je ne suis jamais partie de France pour me réfugier dans un pays parce que j’avais peur. Je suis tout simplement resté chez moi », réfute celui qui a déménagé en Espagne et à Dubaï avant de poser ses valises au Maroc, d’où il a été extradé en 2025. Lorsqu’il apercevait le panneau d’entrée dans Marseille, à l’occasion de ses multiples séjours, il reconnaît cependant s’être souvent répété une phrase. « Elle me fout l’angoisse cette ville. »
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