C’est un livre qui avait fait « un peu de bruit » selon les mots de son auteur. Publié en 2023, Silence dans les champs a effectivement connu un écho national inattendu. Cette enquête du journaliste Nicolas Legendre pointait les dérives malsaines du système agricole productiviste en Bretagne. Pendant sept ans, ce fils de paysan avait arpenté les fermes de la région pour collecter de nombreux témoignages attestant de la violence de ce modèle.
Auréolé du prix Albert Londres, l’ouvrage avait permis d’ouvrir le débat autour de cette agriculture intensive qui malmène la terre, les animaux et les hommes. L’adaptation télévisée de cette enquête est diffusée ce dimanche, à 21h05, sur France 5. « Ce film n’aurait pas été possible il y a dix ou vingt ans. Dans le monde paysan, l’omerta était encore trop présente. Et chez les journalistes, cette violence systémique n’était sans doute pas assez documentée », estime Nicolas Legendre.
Coréalisé avec la journaliste Magali Serre, Violence dans les champs est une plongée dans la réalité de plusieurs fermes françaises. Un documentaire édifiant qui n’a pas été simple à réaliser car les paysans sollicités craignaient des représailles. Le fameux « silence dans les champs » est toujours bien présent.
« Pendant que tu galères, bah ils sont payés »
Vanessa et Samuel Péan ont toutefois souhaité participer au film à visage découvert. « Pour nous, c’était important de dire les choses et de faire comprendre le mal-être agricole. Il faut que la nouvelle génération réfléchisse au système qu’ils souhaitent mettre en place. » Installé en Mayenne, le couple a dû placer sa ferme en liquidation judiciaire tant le surendettement était devenu invivable. Un déchirement. « Le jour de l’anniversaire de notre fils aîné, on a vu un huissier débarquer. C’est ça qui nous a fait prendre la décision d’arrêter. On a choisi de liquider pour ne pas mourir. Mais finalement on s’éteint petit à petit. Tout ce qu’il y a derrière le vécu de la liquidation, c’est atroce. »
Epaulé par le Samu social agricole, le couple tente doucement de sortir la tête de l’eau. D’autant que les galères ne sont pas terminées : l’un de ses partenaires l’a assigné en justice pour des impayés. « Quand on est en difficulté, on a des fournisseurs qui ne savent pas dire stop et qui t’encouragent à continuer. Ils attendent temporairement mais il y a des intérêts derrière. Eux, pendant ce temps où tu galères, bah ils sont payés », dénonce Vanessa Péan.
Les critiques acides de la FNSEA
Des témoignages comme celui-ci, Nicolas Legendre en a entendu beaucoup. Avant la parution de son ouvrage, mais également, et plus encore, après. « J’ai reçu plus d’un millier de messages de gens qui venaient conforter cette violence systémique que j’évoquais dans un chapitre du livre. Mais il ne faut pas trop le dire, il y a comme une chape de plomb, un secret de famille qu’il ne faut pas briser. » Avec Magali Serre, il a bien tenté de joindre la FNSEA mais le syndicat majoritaire n’a jamais répondu. « La FNSEA, ce n’est pas un syndicat, c’est une institution. C’est un Etat dans l’État qui contrôle tout », tacle Philippe Grégoire, éleveur laitier dans le Maine-et-Loire.
Celui qui est aussi coprésident du Samu social agricole tente d’accompagner les paysans en souffrance. Très critique vis-à-vis du modèle dominant, il estime que « l’agriculteur n’est plus maître de son destin ». Et d’insister : « Ce n’est pas lui qui fixe ses prix. Sur 100 euros, il ne touche que 4,50 euros, alors que les coopératives et la grande distribution en prennent 70. » Il tacle ce système « aux bras longs » qui mêle les géants de l’agroalimentaire, les banques, les fournisseurs d’engrais et de pesticides, les institutions et les collectivités.
Notre dossier sur l’agriculture intensive
Adopté à la sortie de la Seconde Guerre mondiale pour nourrir la France, le modèle productiviste affiche ses limites depuis des décennies. Les terres s’épuisent, les animaux souffrent, les paysans s’endettent, se tuent au travail, avant, parfois, de se donner la mort pour en finir. Une violence sournoise qui vient écraser celles et ceux qui s’endettent jusqu’au cou pour nourrir le pays, sans parfois réussir à se payer. Dans le documentaire, l’ancienne ministre bretonne Marylise Lebranchu reconnaît d’ailleurs avoir plusieurs fois refusé le ministère de l’Agriculture. « Je ne voulais pas que ma famille en subisse les conséquences. »
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