Les bases de cette initiative existent déjà. L’oléoduc Habshan-Fujairah, qui relie les champs pétrolifères de l’ouest des Émirats au port de Fujairah, sur la côte du golfe d’Oman, a été construit précisément dans ce but. Long d’environ 406 kilomètres, d’une capacité d’environ 1,5 million de barils par jour, son coût de construction est estimé à environ 3,3 milliards de dollars. Mis en service il y a plus de dix ans, il revêt aujourd’hui une nouvelle importance : dans un monde où le détroit d’Ormuz se retrouve à nouveau au cœur des risques, Fujairah, port stratégique, se transforme en une véritable assurance pour le pays.
Les Émirats arabes unis souhaitent désormais doubler cette capacité dans un premier temps. ADNOC, la compagnie énergétique nationale d’Abu Dhabi, poursuit activement l’expansion du réseau de transport afin que la capacité d’exportation via Fujairah puisse atteindre environ 3 millions de barils par jour d’ici 2027. Si ce plan aboutit, les Émirats pourront acheminer une part importante de leur capacité d’exportation vers l’est sans avoir à faire transiter un seul pétrolier par le détroit d’Ormuz. Sur le marché, cela représente la différence entre une voie d’acheminement de secours et une porte d’entrée majeure pour les exportations. Le plan prévoit également la création d’alternatives pour transporter 2 à 3 millions de barils supplémentaires.
Contourner Hormuz
Les chiffres expliquent l’importance de cette décision. Près de 15 millions de barils de pétrole brut transitent chaque jour par le détroit d’Ormuz, ainsi que d’importantes quantités de produits pétroliers et de gaz naturel liquéfié. Il s’agit de l’une des voies énergétiques les plus sensibles au monde, reliant les producteurs du Golfe à leurs clients asiatiques, principalement la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud. Pour ces pays, une perturbation à Ormuz n’est pas un simple enjeu géopolitique lointain. Elle pourrait avoir des répercussions sur les usines, la production d’électricité, les transports, l’inflation et les devises.
C’est là que les Émirats arabes unis ont un avantage. Un pays disposant d’une voie alternative gère mieux une crise qu’un pays dont toutes les exportations transitent par un point critique. Si la capacité via Fujairah atteint environ 3 millions de barils par jour, Abou Dhabi pourra écouler une grande partie de son pétrole même en cas de grave perturbation dans le détroit d’Ormuz. Le pays ne sera pas totalement à l’abri, car le prix mondial du pétrole restera influencé par le détroit d’Ormuz, mais il sera moins vulnérable à une interruption physique de ses exportations.
C’est aussi pourquoi ce projet est important pour les acheteurs asiatiques. Un client majeur ne se contente pas d’examiner le prix actuel, mais aussi la fiabilité de l’approvisionnement. Si un fournisseur peut démontrer qu’il dispose d’une voie d’exportation indépendante de l’Iran, il obtient un avantage lors des négociations. En situation de crise, cet avantage peut se traduire par des contrats, des primes et un rôle géopolitique déterminant.
L’investissement ne se limite pas au pipeline lui-même. Pour que Fujairah devienne une véritable porte d’exportation alternative, un système complet est nécessaire : installations de stockage, quais, capacité de chargement rapide, liaison entre les champs de production et le port, systèmes de surveillance, sécurité, assurances et coordination avec les clients. En clair, les Émirats ne se contentent pas de construire un moyen de contourner le détroit d’Ormuz. Ils bâtissent un écosystème d’exportations énergétiques en dehors du golfe Persique.
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Que deviendra le prix du pétrole lorsque la dépendance diminuera ?
L’élargissement des routes d’exportation ne fera pas perdre à Hormuz son importance. Les exportations de l’Arabie saoudite, de l’Irak, du Koweït, du Qatar et une partie de l’Iran restent fortement tributaires du détroit. Les Émirats arabes unis ne pourront pas non plus se déconnecter totalement des cours mondiaux : si Hormuz est fermé et qu’une grande partie du pétrole du Golfe est interrompue, le prix du Brent augmentera même si Fujairah continue de fonctionner.
Mais à long terme, chaque baril qui sort du détroit d’Ormuz contribue à réduire son pouvoir de paralyser le marché. Si, il y a dix ans, la menace iranienne était perçue comme une menace quasi absolue pour l’approvisionnement énergétique du Golfe, la situation sera plus complexe dans les années à venir. Certains pays et certaines entreprises disposeront d’alternatives, d’autres non. Le marché intégrera alors non seulement le risque régional, mais aussi la qualité des infrastructures de chaque exportateur.
Par conséquent, 2027 pourrait être une année charnière. Si l’expansion se déroule comme prévu, les Émirats passeront d’une capacité de contournement relativement limitée à un système capable d’acheminer une part importante de leurs exportations. Ce n’est pas la fin de l’ère du détroit d’Ormuz, mais le début d’une érosion de son statut prépondérant. Le détroit restera crucial pour le monde, mais moins pour les Émirats eux-mêmes. Et ce, alors même que d’autres pays envisagent des solutions alternatives. L’Arabie saoudite dispose d’un oléoduc alternatif qui achemine le pétrole vers l’Est en contournant le détroit et étudie la possibilité d’augmenter sa production. L’Irak, quant à lui, transporte son pétrole via des oléoducs passant par la Turquie.
L’Iran utilise le détroit d’Ormuz comme moyen de dissuasion, sachant que le monde craint une rupture de l’approvisionnement énergétique. Avec la construction de voies de contournement par les pays du Golfe, cet atout majeur s’affaiblit. Une menace pesant sur le détroit continuera d’inquiéter les marchés, mais l’impact sera moindre si une partie du pétrole peut déjà transiter par Fujairah, la mer Rouge ou d’autres routes.
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