Karoline Leavitt, la femme qui enluminait la Maison-Blanche

Ce départ est un coup dur pour Donald Trump. Karoline Leavitt « comprend l’identité de Trump » et s’est imposée comme une figure incontournable de son cercle rapproché, selon CNN. « Elle est bien plus qu’une porte-parole », estime CNN, qui voit en elle l’une des architectes de la guerre que mène le président contre les institutions de Washington, et en premier lieu contre la presse du Beltway.

Février 2025. L’administration Trump franchit une nouvelle ligne rouge dans sa relation déjà exécrable avec la presse. Après le refus de l’Associated Press (AP) d’adopter l’appellation « Gulf of America » — une tentative onomastique de remplacer « golfe du Mexique » — la Maison-Blanche riposte en restreignant l’accès de ses journalistes à plusieurs événements présidentiels.

Selon The Guardian, l’équipe de Trump officialise alors ce qui n’était jusqu’alors qu’une menace larvée. La Maison-Blanche se réserve désormais le droit de choisir elle-même quels médias pourront bénéficier d’un accès privilégié au président, que ce soit dans le Bureau ovale, à bord d’Air Force One ou lors des déplacements présidentiels. Une décision assumée par la secrétaire de presse : « L’équipe de presse déterminera qui pourra bénéficier de cet accès extrêmement privilégié et limité. »

Le siège des « nouveaux médias »

Dès janvier 2025, elle ouvre la salle de presse James S. Brady aux « nouveaux médias », ces podcasteurs, influenceurs et créateurs de contenu qui ont prospéré en dehors des grandes rédactions. Elle justifie cette ouverture par sa défiance envers les médias traditionnels. « Nous savons pertinemment que de nombreux médias traditionnels de ce pays ont diffusé des mensonges sur ce président, sur sa famille, et nous ne l’accepterons pas », déclare-t-elle.

Reste à voir quels visages cette ouverture fait réellement entrer. The Guardian cite notamment Tim Pool, Link Lauren et Winston Marshall, trois figures issues de l’univers médiatique MAGA. Leur point commun : une proximité assumée avec l’administration Trump et, surtout, un accès désormais privilégié à sa porte-parole. Leavitt les appelle régulièrement, parfois avant les journalistes des grandes rédactions. Pendant des décennies, entrer dans cette salle de presse signifiait appartenir à un paysage médiatique relativement codifié. Mais sous Leavitt, la frontière entre journaliste et militant médiatique devient beaucoup plus poreuse.

« Trump et son entourage MAGA vivent dans un univers parallèle »

Pour Anya Schiffrin, experte en propagande et en médias, le changement est plus profond qu’une simple évolution du paysage médiatique. « L’administration Trump a bouleversé les relations traditionnelles avec les médias en attaquant les journalistes, en menant une guerre judiciaire contre eux et en sapant le rôle qu’ils jouaient aux États-Unis. Toutes les données montrent que les journalistes américains sont menacés par l’administration Trump. »

Codirectrice du programme « Politique et innovation technologiques » à l’École des affaires internationales et publiques de l’université Columbia, elle estime que l’administration Trump a profondément redéfini le rapport traditionnel entre le pouvoir et les médias. Une évolution qui passe notamment par la mise en avant de voix partisanes, plus compatibles avec l’univers politique du président, au détriment des intermédiaires journalistiques traditionnels.

Trump et son entourage MAGA vivent dans un univers parallèle où les faits n’ont aucune importance. Ils privilégient leurs propres influenceurs et leur propre propagande, et ils mentent de manière constante. C’est désastreux pour la démocratie américaine.
Anya Schiffrin, experte en propagande et en médias.

Celle qui « parle le MAGA plus couramment que quiconque »

Donald Trump a toujours entretenu une relation singulière avec les médias traditionnels. Avec les réseaux sociaux, il avait déjà révolutionné la communication politique en court-circuitant les journalistes. Karoline Leavitt a poussé cette logique plus loin, en l’installant au cœur même de la Maison-Blanche. Selon The New York Times, elle s’est imposée comme l’une des alliées les plus loyales et les plus combatives du président. Confrontation systématique, réponses évasives et surtout capacité à transformer chaque question embarrassante en opportunité politique : le quotidien relève qu’elle reprenait régulièrement des arguments « directement sortis de la bouche du président ».

Pour CNN, ses interventions sont « moins des tentatives d’expliquer une politique ou de transmettre des messages diplomatiques que des démonstrations de défiance trumpienne ». La porte-parole attaquait les intentions supposées des journalistes, dénonçait les médias traditionnels et ramenait systématiquement l’échange à la bataille politique plus large entre Trump et ses opposants. Elle « parle le MAGA plus couramment devant les caméras que quiconque, à l’exception du président lui-même », ironise CNN. Une proximité avec Donald Trump qui explique en partie son efficacité.

Journalistes ou « figurants » ?

Sous Karoline Leavitt, les conférences de presse deviennent aussi des séances de production de contenu. Une question gênante ? Elle peut devenir un excellent extrait pour les chaînes conservatrices. Une confrontation tendue ? Elle peut se transformer en clip viral sur les réseaux sociaux, où les partisans de Trump applaudissent leur camp et conspuent l’establishment médiatique.

CNN décrit précisément ce phénomène : Leavitt « répond rarement directement à une question », préférant s’en prendre « aux motivations ou aux mentalités des journalistes », transformés en « figurants » du « show Trump ». Alors, la Maison-Blanche ne cherche plus nécessairement à convaincre le journaliste qui lui fait face. Elle cherche à convaincre ceux qui regarderont ensuite l’extrait. Le destinataire réel de la conférence n’est donc plus forcément assis dans la salle.

Un départ au mauvais moment pour Donald Trump

Karoline Leavitt quittera son poste à la Maison-Blanche, mais son héritage, lui, reste en place. Donald Trump a d’ores et déjà annoncé qu’elle continuerait à jouer un rôle important en tant que conseillère extérieure, preuve que son influence ne disparaîtra pas avec son départ. Et ce départ intervient à un moment stratégiquement sensible : à l’approche des élections de mi-mandat de novembre, l’administration ne peut se permettre de perdre une alliée aussi combative.

Sous sa direction, la Maison-Blanche a bouleversé les règles du jeu entre le pouvoir et la presse. Elle a contesté le fonctionnement traditionnel du press pool et surtout ouvert les portes de la salle de presse à une nouvelle génération de médias, dont certains sont profondément ancrés dans l’univers MAGA. Son pupitre sera bientôt vide. Mais les nouvelles règles qu’elle a contribué à installer, elles, sont là pour durer.

JForum.Fr et le Point

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