« J’espère que  »Fjord » générera des débats »… La palme d’Or de Cristian Mungiu fait durer le suspense et le plaisir

Cristian Mungiu vient d’entrer dans le club des cinéastes doublement palmé à Cannes cette année. Après 4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007, le cinéaste roumain a remporté une deuxième Palme d’or pour Fjord, film intellectuellement stimulant mettant en scène Sebastian Stan et Renate Reinsve, vus récemment ensemble dans A Different Man d’Aaron Schimberg.

Un couple de Roumains très pieux est accusé de maltraitance sur ses enfants dans une communauté norvégienne. Quand on leur enlève leur progéniture, y compris le nourrisson allaité par sa mère, le doute s’installe. Sont-ils coupables de maltraitance ou stigmatisés en raison de leurs croyances religieuses très strictes ? Qu’est-ce au juste que la tolérance ? Est-elle pratiquée par tout le monde de la même façon ? Plutôt que de donner une réponse définitive à ces questions, Cristian Mungiu préfère laisser le spectateur se forger son propre avis. Ce qui ne l’a pas empêché de répondre clairement aux interrogations de 20 Minutes.

L’histoire que vous racontez est-elle vraie ?

Je me suis inspiré de nombreuses affaires différentes pour Fjord. J’ai reçu des témoignages, conversé avec des juristes, des spécialistes des affaires familiales, de psychologues et des familles avant d’écrire mon scénario. J’y ai puisé toutes les nuances que j’espère avoir communiquées à mon récit.

Pourquoi ne pas prendre parti pour l’un des personnages du film ?

Je trouve que les films actuels mâchent trop souvent le travail au spectateur. J’en ai assez des gens qui prétendent que le cinéma « grand public » doit être décérébré. Je suis partisan du fait qu’il faut faire réfléchir le public. Quelle drôle d’idée que de penser que réfléchir est difficile ou ennuyeux ! J’estime faire du cinéma populaire avec du suspense et de la tension, du cinéma qui provoque des émotions. Mes films sont des déclencheurs d’idées. Et Fjord ne fait pas exception. Je n’ai rien contre les grands spectacles où toutes les réponses sont données à l’avance. Il en faut et cela ne me pose aucun problème. En revanche, je reste persuadé qu’il ne faut pas que cela.

N’avez-vous pas peur qu’on vous reproche de ne pas donner clairement votre avis ?

Ce n’est pas mon point de vue sur cette affaire qui me semble le plus important. Celui auquel parviendront les gens qui ont vu le film vaut tout autant que le mien. Et c’est encore mieux s’ils sortent la salle avec des doutes. J’espère que Fjord générera des débats. La seule chose qui m’ennuierait est que les gens s’embêtent pendant la projection. J’ai envie de secouer les spectateurs.

Est-ce pour cela que vos personnages semblent campés sur leurs certitudes ?

Beaucoup de gens qui se croient tolérants sont en fait coincés dans des idées qu’ils tentent d’imposer aux autres. Le pire est qu’ils pensent souvent bien faire. Dans Fjord, celles et ceux qu’on peut considérer comme progressistes prennent des décisions très violentes et très douloureuses car elles concernent des enfants et leurs parents. L’idéologie peut faire d’énormes dégâts même si elle est bien intentionnée. Tant que chacun restera coincé sur sa position sans essayer de comprendre l’autre, le vivre ensemble sera impossible.

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Cela veut-il dire que vous êtes plutôt du côté des réactionnaires ?

Je vous vois venir avec votre question… Je me demande parfois ce qui nous fait prendre position. Je veux être du côté de la tolérance, sans hypocrisie et mauvaise foi. Est-ce une question de génétique, d’éducation ou d’expérience ? C’est beaucoup plus complexe que cela. Je crois qu’il est impossible d’imposer une idéologie quelle qu’elle soit. Forcer les choses parvient souvent à l’effet contraire de ce que l’on souhaitait obtenir et à un terrible retour de bâton. On ne peut pas vivre en société si on estime que les gens qui ne pensent pas comme nous sont obligatoirement des imbéciles. J’ai foi en la mesure et je veux croire en une compréhension réciproque. C’est de cela que dépend notre avenir.

Êtes-vous optimiste pour le futur ?

J’aimerais l’être pour les plus jeunes mais je trouve agaçantes les personnes qui se montrent optimistes sans avoir aucun argument pour défendre leur thèse. Je parle beaucoup avec mes enfants qui ont 21 et 17 ans et ils sont conscients que le monde ne va pas bien. C’est important d’essayer de comprendre ce qui se passe autour de nous. Le cinéma doit aussi servir à ça. On peut ne pas être d’accord avec ma conception de mon métier mais je n’en changerai pas. Je crois toujours au pouvoir bénéfique de l’art qui fait travailler nos cerveaux.

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