De notre envoyé spécial à Dallas (Texas),
A Dallas comme partout ailleurs dans les villes hôtes de la Coupe du monde, la fête du football bat son plein. Après avoir sillonné Los Angeles en long, en large et en travers, et fait un petit stop par Kansas City pour voir Messi claquer un triplé historique et écrabouiller un mollet sans se faire reprendre par la patrouille, c’est ici que nous avons posé notre baluchon, pour humer l’air d’un Texas qui fascine et interroge à la fois.
Mais, si les supporters étrangers, qu’ils soient Anglais, Croates, Mexicains ou Coréens, s’ambiancent au stade d’Arlington, devant les écrans géants du centre-ville ou dans les spectacles de rodéo, certains locaux n’ont pas vraiment la tête au ballon rond. C’est le cas de John, 34 ans, membre de plusieurs groupes militants comme le « Democratic Socialists of America » et le « Movimiento », pourtant immense fan de sport et fier de vivre dans une ville « qui détient cinq grandes équipes des cinq sports les plus populaires aux Etats-Unis ».
« J’aimerais m’intéresser à la Coupe du monde mais comment peut-on avoir la tête à ça quand on voit ce qu’il se passe ici au même moment ? », nous dit-il, les yeux dans le vague. « Ici », c’est l’aéroport de Love Field, le deuxième de la ville en taille et en importance, après l’aéroport international de Fort Worth. Si la plupart des supporters transitent par ce dernier, Love Field n’en reste pas moins une plaque tournante pour les vols domestiques durant le Mondial.
Un étrange balai non loin des terminaux de Love Field
A quelques centaines de mètres des terminaux, dans une zone plus reculée de l’aéroport, loin des regards des fans, c’est l’autre visage de l’Amérique de Donald Trump que nous avons sous les yeux. Armé de son téléobjectif Nikkon à longue portée, John scrute un étrange ballet qui se joue sur le tarmac un peu à l’écart. Celui des avions utilisés par l’ICE, la police de l’immigration, soit pour renvoyer directement les sans-papiers à l’étranger, soit pour les déposer à Dallas avant de les envoyer dans l’un des trois centres de détention du Texas, l’Etat qui « accueille » le plus grand nombre de détenus du pays. Et ce dans des proportions gigantesques puisque ce ne sont pas moins de 25 à 30 % des sans-papiers amenés à être expulsés qui sont enfermés dans la région.
Après trois heures d’attente à scruter le ciel depuis son poste d’observation, sur le rooftop du parking C de Love Field, les yeux rivés sur FlightAware, une application similaire à FlightRadar, un premier appareil intrigue John. « Vous voyez cet avion de la compagnie Eastern Air qui s’approche du parking ? C’est probablement celui que mon informateur, qui travaille dans un autre aéroport du pays, m’a annoncé. »
C’est en effet sur ce parking privé d’une autre compagnie aérienne (Atlantic Aviation) que les détenus transitent dans le plus grand secret depuis le retour de Trump au pouvoir. « Atlantic Aviation n’effectue pas les vols elle-même mais fournit les infrastructures et les services nécessaires à leur fonctionnement. Nous estimons qu’une entreprise locale ne devrait pas participer à ce système de déportation », peste le jeune homme.
48 détenus pieds et poings liés descendent d’avion
Au moment où cet avion – aussi utilisé pour ses vols commerciaux – stoppe sa course, trois bus garés depuis plusieurs heures à quelques encablures se positionnent au pied de l’appareil. Des gens s’affairent pour installer l’escalier duquel descendent des hommes habillés en noirs (« les agents de l’ICE », assure John, les yeux fixés sur l’écran de son appareil photo, zoom maximum enclenché).
Il faudra patienter encore un bon quart d’heure avant de voir d’autres personnes en descendre, visiblement solidement menottés aux mains et aux pieds, direction les bus de transit. On n’en compte pas moins de 48.
John nous explique que l’Immigration and Customs Enforcement travaille main dans la main avec CSI Aviation, une société privée qui sous-traite ensuite les opérations de transports de détenus à plusieurs compagnies aériennes domestiques (Eastern Air, Air Wisconsin et GlobalX) ou de jets privés (Atlantic Aviation et Signature Aviation). C’est d’ailleurs sur l’une de ces compagnies aériennes que la sélection anglaise a eu le loisir de voler le 13 juin dernier.
Ces compagnies n’hésitent pas non plus à vendre leurs services aux supporters de football et à utiliser les lumières du Mondial pour communiquer sur les réseaux sociaux.
L’étrange grand écart de la ville de Dallas avec l’ICE
Le tout avec la complicité des autorités locales et de la ville de Dallas, propriétaire de l’aéroport de Love Field, le « Champ de l’amour » en VF. Prière de ne pas rire ou pleurer. « Certains élus affirment être opposés à l’ICE, mais lorsqu’on leur demande d’agir concrètement, il ne se passe rien, déplore notre ICE-watcher. Si les responsables politiques sont réellement opposés à ces opérations, pourquoi continuent-elles à se dérouler sur des infrastructures publiques ? »
Comme nous l’avions constaté quelques jours plus tôt à Los Angeles, lors d’une patrouille anti-ICE avec les membres de l’Union del Barrio, les villes démocrates semblent jongler entre critiques ouvertes contre la politique migratoire de Trump d’un côté, et soutien plus ou moins direct aux opérations de nettoyage de l’autre.
Ces pratiques ne sont pas propres aux Etats-Unis d’Amérique, la France organisant elle aussi le retour d’immigrés illégaux dans leur pays par voie aérienne. Néanmoins, les proportions différent : Quand la France expulse environ 22.000 personnes en situation irrégulière en 2025, les USA en ont congédié entre 600 et 680.000 sur la même période. Ramené à la population totale du pays, la France réalise en moyenne 0,32 expulsion pour 1.000 habitants quand les « States » en atteignent le chiffre de 1,31.
Pour la seule journée du 19 juin, à Dallas, ce ne sont pas moins de quatre avions qui ont déposé des détenus, un record selon John, qui semblait en avoir le tournis en fin de journée. « Après, je ne peux pas encore vous dire si c’est une exception ou une tendance générale, signe d’une accélération. Toujours est-il qu’on n’avait encore jamais vu ça », souffle-t-il. Les détentions et expulsions se poursuivent tranquillement en pleine Coupe du monde, les coups de filets de l’ICE se déroulant simplement loin des stades et des fans zones.
« Trump ment éhontément », dit le Pasteur Folkerth
« Ils ont suffisamment de travail partout ailleurs pour se risquer à faire ça autour des stades et provoquer un nouveau scandale international », nous racontait quelques heures plutôt Ella, qui sillonne régulièrement les quartiers ciblés par l’ICE pour documenter leurs actions. « Nous observons régulièrement des arrestations à l’aube, lorsque les gens partent travailler. Quand ça se passe à six heures du matin devant des immeubles ou sur le chemin du boulot, difficile de croire que l’on cible principalement des trafiquants ou des criminels », explique-t-elle.
C’est pour déconcer ces raccourcis que John consacre une grande partie de sa vie à cet « espionnage » quotidien depuis plusieurs mois maintenant. « Mon pays et son président me font honte et me donnent envie de pleurer », dit-il en rangeant son appareil photo après que les bus ont quitté le parking d’Atlantic Aviation. Sur la route vers sa voiture, nous apercevons de l’autre côté du rooftop la ceinture scintillante des buildings de Dallas. Nostalgique, John ne peut s’empêcher de ruminer. « On a une si belle ville, on a toutes les communautés du monde qui y sont réunies. Et juste derrière nous on a l’ICE qui déporte ces pauvres gens… J’ai mal au cœur. »
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