«Lettre ouverte au Président de la Fédération de Russie ». Volodymyr Zelensky a pris la plume ce jeudi pour s’adresser directement à Vladimir Poutine. Dans un texte publié sur le site de la présidence ukrainienne et sur ses réseaux sociaux, le chef de l’Etat se dit « prêt à un cessez-le-feu » et propose une « rencontre » avec son homologue russe. « L’Ukraine propose de mettre fin à cette guerre via un contact direct entre vous et nous », écrit-il, évoquant plusieurs localités comme la Suisse, la Turquie et les pays du monde arabe.
« Beaucoup n’ont pas cru que l’Ukraine serait capable de tenir aussi longtemps. Vous n’y avez pas cru. Et ceux qui vous conseillaient n’y ont pas cru non plus. C’était une erreur », lâche également le dirigeant ukrainien, qui emploie des termes assez cash à l’égard Poutine, évoquant sa « sécurité », son « existence », ou encore l’usure de son pouvoir. Un courrier qui est dans la ligne de la stratégie de Volodymyr Zelensky mais qui illustre aussi un « retournement de narratif », décrypte Ulrich Bounat, analyste en géopolitique et chercheur associé chez Eurocreative.
Pourquoi Volodymyr Zelensky s’adresse-t-il directement à Vladimir Poutine ?
Que cette lettre soit adressée directement à Vladimir Poutine, cela fait plutôt sens parce que cette guerre est sa volonté. Il a pris la décision d’y aller et c’est lui qui prendra éventuellement la décision de l’arrêter. Pour Zelensky, il y a d’une part la continuation d’une volonté d’avoir un dialogue de chef d’Etat à chef d’Etat pour mettre fin à cette guerre, ce qui reflète bien la personnification du pouvoir côté russe. D’un autre côté, il y a une volonté de communication.
Justement, quel message Zelensky veut-il faire passer ?
Depuis toujours, il a cette volonté de montrer, notamment auprès des Etats-Unis, qu’il est prêt à un cessez-le-feu et que cette guerre ne mène à rien côté russe. Il se présente comme un homme de dialogue. Mais d’autres éléments ressortent de cette lettre, illustrant les dégâts que le conflit cause en Russie. Cela s’inscrit dans le retournement de narratif auquel on assiste depuis quelques semaines.
Pendant très longtemps, l’idée, portée par les Russes et un peu par la Maison-Blanche, était que l’Ukraine ne pourrait plus jamais gagner cette guerre et qu’il valait mieux capituler que de continuer à perdre du terrain. Mais depuis plusieurs semaines, avec notamment la multiplication des frappes de drones dans la profondeur, le narratif s’inverse : c’est la Russie qui ne pourra pas gagner cette guerre, et donc il vaudrait mieux s’arrêter maintenant que de continuer dans cette forme d’impasse.
Le vocabulaire utilisé dans la lettre est assez direct. N’est-ce pas risqué de parler ainsi au président russe ?
Cette lettre ouverte s’adresse aussi au monde entier. Zelensky veut rappeler que Vladimir Poutine n’est pas aussi fort qu’il a tendance à le prétendre, qu’il a subi pas mal de coups et que c’est un autocrate au pouvoir depuis vingt-six ans dont la popularité s’érode.
Par cette lettre, le président ukrainien cherche aussi à remobiliser les Occidentaux, notamment les Européens. C’est une stratégie de négociation où le président ukrainien sent qu’il y a une fenêtre d’opportunité et tente de l’exploiter, notamment en mobilisant ses alliés pour qu’ils parlent à Vladimir Poutine.
Selon les données de l’Institut pour l’étude de la guerre (ISW), l’Ukraine a repris aux Russes quelque 282 km2 en mai. Est-ce que le contexte militaire peut favoriser la reprise de négociations ?
On sent qu’il y a un réveil des Européens. Il y a notamment des discussions pour la nomination d’un émissaire, ce qui montre qu’à Londres, Paris ou Berlin, on réfléchit à la possibilité de discuter avec Vladimir Poutine. Ces gains de terrain sont plus symboliques qu’autre chose, mais ils montrent que la Russie s’est complètement essoufflée dans cette offensive d’été. Zelensky essaie de profiter de ce changement de narratif, de cet essoufflement russe pour essayer de négocier quelque chose. Personne ne sait de quoi à l’avenir est fait et où en sera cette guerre dans six mois.
Mais Vladimir Poutine voudra-t-il discuter ?
C’est la vraie question. Le début de réponse à la lettre qu’il a fait jeudi ne donne pas cette impression, en tout cas pas sans vouloir conquérir l’ensemble du Donbass. Cela semble être son minimum vital pour pouvoir déclarer victoire. Les termes de la discussion semblent toujours bloqués à Moscou.
Je pense que cette posture de Poutine ne changera pas, au minimum jusqu’à la fin de l’été. Le président russe va probablement essayer de gagner un maximum de terrain, puis c’est à l’automne que nous verrons ce qu’il se passe. Si la Russie n’a pas progressé, voire un peu reculé, cela poussera sans doute Vladimir Poutine à faire un choix entre l’escalade, avec une mobilisation, ou la désescalade, avec peut-être une espèce de cessez-le-feu.
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