À l’approche des élections israéliennes du 27 octobre 2026, Gadi Eisenkot possède un atout que peu de ses concurrents peuvent lui disputer : il rassure.

Ancien chef d’état-major, homme sobre, peu porté sur les effets de manche et la politique-spectacle, il dégage une bonhomie qui inspire spontanément sympathie et confiance. À cela s’ajoute une tragédie familiale qui touche profondément les Israéliens : son fils Gal est tombé à Gaza en décembre 2023, son neveu Maor Cohen Eisenkot le lendemain, et un autre neveu, Yogev Pazy, en novembre 2024.

Cette douleur et une vie consacrée au service du pays imposent le respect.
Mais une élection n’est pas un concours de qualités humaines. Israël choisira un Premier ministre. Il faut donc regarder au-delà de l’homme rassurant et examiner la doctrine qu’il porte.
Or, lorsqu’on rapproche plusieurs épisodes de sa carrière, une constante apparaît : Eisenkot semble souvent penser la sécurité d’Israël en termes de gestion, de limitation et d’accommodement avec la menace, davantage qu’en termes de transformation durable du rapport de forces. Ce qui peut être présenté comme du réalisme peut aussi, dans certaines circonstances, devenir une doctrine de renoncement. C’est là que commence le problème.
Brik et le pari d’une armée réduite
Le premier dossier concerne son mandat de chef d’état-major entre 2015 et 2019.
Le plan pluriannuel Gideon réduisit les effectifs, restructura certaines unités et diminua fortement le nombre de réservistes, dans le cadre d’une conception privilégiant une armée plus compacte, plus technologique et plus précise.
C’est alors que le général de réserve Yitzhak Brik lança ses avertissements les plus graves. Il dénonçait l’état de la logistique, des stocks d’urgence, de la maintenance, des personnels techniques et surtout la capacité réelle des forces terrestres à soutenir une guerre longue.
Eisenkot contesta son diagnostic et fit examiner ses conclusions par une commission interne. Brik, lui, affirma que l’état-major refusait de regarder en face l’état réel de l’armée.
Après le 7-Octobre, cette controverse prend nécessairement une autre dimension.
Brik n’avait peut-être pas raison sur tout, et Eisenkot ne peut être rendu seul responsable d’une conception développée pendant des années par l’ensemble de l’establishment sécuritaire. Mais la question demeure : a-t-il contribué à construire une armée trop réduite et trop dépendante du renseignement, de la technologie et de l’aviation pour affronter une guerre longue et régionale ?
Le pari de la modération économique
Plus révélatrice encore est sa conception des relations avec les Palestiniens.
En pleine vague terroriste, Eisenkot défendait déjà, en 2016, l’emploi en Israël de quelque 120 000 Palestiniens de Judée-Samarie. Son raisonnement était explicite : leurs revenus faisaient vivre plusieurs centaines de milliers de personnes et constituaient donc, selon lui, un facteur de modération.
Il expliqua ensuite que l’entrée de quelque 150 000 travailleurs palestiniens contribuait à contenir la violence. Et même après le 7-Octobre, il continue d’envisager le retour massif de travailleurs palestiniens en Israël. En juillet 2026, Eisenkot s’exprima en faveur de l’entrée, à l’avenir, de 100 000 à 150 000 travailleurs palestiniens en Israël, au nom de cette même conception.
Ce n’est pas un simple choix économique. C’est une doctrine : donner à la population palestinienne davantage à perdre sur le plan économique doit, selon cette conception, contribuer à réduire son attrait pour le terrorisme.
C’était aussi, sous une autre forme, l’un des éléments de la conceptzia appliquée à Gaza avant le 7-Octobre : permis de travail, amélioration du niveau de vie et intérêts économiques devaient contribuer au maintien du calme.
Nous savons comment cette conception s’est terminée. La question est stratégique : Israël peut-il encore fonder sa sécurité sur l’hypothèse que la prospérité économique neutralisera une idéologie nationale, religieuse ou islamiste radicale ?
Eisenkot semble continuer à le croire.

Du Liban aux zones de sécurité
Cette philosophie n’est pas nouvelle.
Eisenkot occupait le poste de secrétaire militaire d’Ehud Barak lorsque celui-ci décida le retrait unilatéral du Sud-Liban, en mai 2000. Il a depuis lors revendiqué avec fierté son soutien à cette décision.
Le retrait mit fin à une guerre d’usure coûteuse. Mais il fut aussi interprété par Hassan Nasrallah comme la preuve qu’une société israélienne soumise à suffisamment de pression pouvait finir par reculer. Le Hezbollah put ensuite s’installer directement à la frontière et construire, pendant deux décennies, une immense infrastructure militaire.
Aujourd’hui encore, Eisenkot considère les zones de sécurité établies à Gaza, au Liban ou en Syrie essentiellement comme des « moyens » ou des « leviers » destinés à obtenir de futurs arrangements, et non nécessairement comme une profondeur stratégique à conserver.
Après le 7-Octobre, cette confiance dans les arrangements sécuritaires mérite d’être sérieusement interrogée.
Nasrallah et les limites de la moralité opérationnelle
Un ancien exposé d’Eisenkot sur la deuxième guerre du Liban est également révélateur.
Il racontait que Tsahal avait identifié à Beyrouth des bâtiments associés à Hassan Nasrallah. Au lieu de frapper immédiatement, l’armée avertit la population, largua des tracts et attendit avant d’attaquer. Eisenkot concluait : « Je pense que cela témoigne de la moralité de Tsahal. » Cette formulation figure dans une publication de l’INSS consacrée à l’armée et à la stratégie.
L’épisode pose une question qui ne peut plus être éludée après ce que le Hezbollah est devenu : la moralité militaire se mesure-t-elle uniquement au risque immédiat pour les civils ennemis, ou doit-elle également intégrer le coût futur de laisser vivre un chef ennemi susceptible de bâtir, pendant des années, une immense armée à la frontière israélienne ? Il est légitime de se demander si une prudence moralement respectable à court terme ne peut pas, parfois, produire un coût humain beaucoup plus élevé à long terme.
Nasrallah survécut encore dix-huit ans. Sous son commandement, le Hezbollah bâtit une force gigantesque destinée à combattre Israël.
Les otages : prudence ou sous-estimation de la puissance militaire ?
Cette tendance réapparut pendant la guerre de Gaza.
En janvier 2024, Eisenkot déclarait qu’il était impossible de ramener rapidement les otages vivants sans passer par un accord, et dénonçait comme une « illusion » l’espoir de les récupérer principalement par la pression militaire. Après avoir quitté le cabinet, il s’exprima en faveur de ce que l’on peut qualifier de « capitulation » face aux exigences du Hamas, afin de garantir la survie des otages. La suite des événements, marquée par la pression militaire massive de Tsahal, a montré que son évaluation était erronée et qu’elle sous-estimait la nécessité du recours à la force.
Le contraste chronologique est lui aussi saisissant : Eisenkot quitta le cabinet le 9 juin 2024. Dans les mois qui suivirent, Israël élimina Mohammed Deif, Fouad Shukr, Ibrahim Aqil, Hassan Nasrallah et Yahya Sinwar, désorganisa profondément le Hezbollah et osa frapper directement des objectifs militaires en Iran.
Au regard de la prudence qu’il avait constamment préconisée au cabinet, la question mérite d’être posée : Eisenkot aurait-il approuvé la même succession d’initiatives à haut risque ?
La critique à l’égard d’Eisenkot doit donc souvent commencer par son raisonnement sur les limites de la puissance israélienne. Cette prudence est parfois une qualité. Mais elle peut également devenir une faiblesse lorsqu’elle conduit un dirigeant à considérer comme impossible ce que l’audace et la pression militaire peuvent finalement rendre possible.
Kaplan, Ahim LaNeshek et le véritable positionnement politique
La crise de 2023 permet également de mieux situer Eisenkot idéologiquement.
Il participa personnellement aux protestations contre la réforme judiciaire et marcha avec Ahim LaNeshek, qualifiant ses membres de « patriotes amoureux du pays ».
Le problème est qu’Ahim LaNeshek ne fut pas uniquement un mouvement civique de protestation. Une partie importante de sa stratégie reposait sur l’annonce, par des réservistes volontaires — notamment des pilotes, membres du renseignement et combattants d’unités d’élite —, qu’ils cesseraient leur volontariat si le gouvernement poursuivait sa réforme.
Eisenkot refusa de qualifier ces décisions individuelles de « refus de servir ». Il souligna le droit juridique d’un volontaire à cesser son volontariat et parla d’une décision « personnelle et morale », tout en mettant en garde contre une action collective qui deviendrait une rébellion.
Lorsqu’un pilote ou un membre d’une unité indispensable annonce qu’il ne servira plus si un gouvernement démocratiquement élu poursuit une politique qu’il désapprouve, la disponibilité opérationnelle de Tsahal devient un instrument de pression politique.
Et c’est précisément ce qu’un ancien chef d’état-major aurait dû refuser sans ambiguïté.
Cet épisode permet donc de mieux comprendre le prétendu « centrisme » d’Eisenkot.
Lorsqu’on additionne sa proximité avec le camp de Kaplan et Ahim LaNeshek, sa conception de la question palestinienne, sa préférence pour des arrangements territoriaux et les alliances qu’il envisage aujourd’hui, son positionnement apparaît beaucoup moins neutre.
Le futur politique
Sa prudence extrême se double enfin d’une ambiguïté politique préoccupante.
Eisenkot travaille aujourd’hui à coordonner ce qu’il appelle la « majorité sioniste » avec Bennett, Lapid, Liberman, mais également Yair Golan — personnalité politique très controversée en Israël — et son parti d’extrême gauche. Rien ne permet de prétendre qu’il aurait promis à Golan un ministère majeur ; ce serait aller au-delà des faits. Mais un gouvernement dépendant des Démocrates devrait nécessairement tenir compte de leur poids politique.
La même question se pose autour de Mansour Abbas, représentant du parti islamiste Ra’am. La campagne actuelle montre clairement qu’Eisenkot refuse de faire de Ra’am un partenaire politiquement infréquentable, même s’il cherche parallèlement à obtenir une majorité sioniste indépendante.
Plus révélatrice encore fut sa comparaison avec Yoseph Haddad pour défendre son attitude envers Abbas. Mais que partagent politiquement Haddad — Arabe chrétien israélien, ancien combattant de Golani blessé au service d’Israël — et Mansour Abbas, dirigeant d’un parti issu du Mouvement islamique, sinon leur origine arabe ?
Cette confusion entre identité ethnique et idéologie politique est pour le moins surprenante et en dit long sur sa capacité de jugement.
Ses choix sont parfaitement légitimes sur le plan démocratique. Mais l’électeur de droite ou du centre-droit qui voit en Eisenkot un ancien chef d’état-major « raisonnable » doit savoir quel type de coalition sa candidature pourrait produire.
Conclusion
C’est finalement toute l’ambiguïté de Gadi Eisenkot. L’homme inspire respect, confiance et sympathie. Mais un Premier ministre ne se choisit ni pour sa bonhomie ni pour son parcours personnel.
Il se juge sur sa capacité de discernement, sa vision stratégique, son autorité, ses alliances et sa faculté à décider lorsque les circonstances exigent davantage que de la prudence.
Sur chacun de ces terrains, Eisenkot laisse subsister de sérieuses interrogations. Sa doctrine sécuritaire reste marquée par la culture de la gestion des menaces ; son positionnement politique le rapproche désormais clairement du camp de la gauche et de Kaplan ; certaines de ses appréciations passées se sont révélées contestables, voire profondément erronées ; et son tempérament pourrait se révéler insuffisant lorsqu’il faut imposer une direction à un pays en guerre.
Le problème d’Eisenkot n’est donc pas qu’il soit un homme inquiétant. C’est presque l’inverse : il est suffisamment rassurant pour que l’on risque de ne pas voir à temps ce que ses idées, ses alliances et ses faiblesses pourraient signifier une fois au pouvoir.
Par le Dr Eitan Chikli
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