Comment un secret bien gardé explique que mémé est enterrée dans un pré sous un chêne

Ce devait être à la fin de l’automne, ou au cœur de l’hiver. Je ne sais plus vraiment, c’était en 2010, par une de ces journées tristes et sans soleil. « Mémé est morte cette nuit à l’hôpital, papa est parti pour Paris, on le rejoint demain », lâche ma mère. Ce n’était pas une surprise. Les adieux avaient été faits une poignée de jours plus tôt, dans cette même chambre. Jeannette avait 86 ans et deux garçons de presque 60 ans. Les dix dernières passées sans Marco, son mari, étaient de trop. « J’en ai assez », disait Jeannette qui n’a jamais été bavarde. Sa seconde et dernière phrase fut « Allez-vous-en ». A défaut de pouvoir crier, ce fut dit dans un râle entre pudeur de sa propre fin et la colère d’être vue vulnérable.

La suite était, en partie, convenue : messe et crématorium. Quant à l’urne, la volonté – ou la consigne plutôt – était que ce ne soit pas dans le caveau familial de son mari. Il y a des décisions qui ne discutent pas. « C’est comme ça », avait été la seule explication. Mon oncle qui habitait proche de sa maison d’enfance emporta l’urne. Il allait à présent vider le pavillon construit à la fin des années 1940 : deux chambres, cuisine et salon. Pendant ce temps, mon père rentrait dans le sud de la France et tout le monde regagnait ses impératifs.

Un livret de famille bien gardé

Quelques jours après, le téléphone fixe sonna, mon oncle appelait son frère.

« Devine ? », lâcha-t-il.

« Des lingots d’or ? », lance mon père.

« Arrête tes conneries. J’ai trouvé le livret de famille. Maman a été mariée – et divorcée – avant Marco, pendant la guerre. »

« Toi, arrête tes conneries ».

« J’étais sidéré, soufflé. Jamais je n’aurai pensé ça possible », s’émeut encore mon père, près de vingt ans plus tard, bavard comme sa mère. Et la révélation, pour notre époque parfaitement banale, apportée au téléphone se suffisait à relier bien des fils d’un autre temps.

Je ne sais plus s’il y avait un crucifix au-dessus du lit de mes grands-parents paternels. Mais les photos de baptêmes de leurs deux enfants, mon père et mon oncle, étaient en bonne place sur la commode du salon. En revanche, il n’y avait pas celle de leur mariage, conclu à la mairie d’une de ces villes nouvelles d’après-guerre, en 1948. Pour la famille de mon grand-père Marco, partie d’Italie, refoulée des Etats-Unis qui fermaient leur frontière la fin des années 1920 pour s’échouer en France, jamais un catholique n’épouserait une femme déjà mariée. Et l’accepterait encore moins dans son caveau.

Aussi, au printemps suivant son décès, toute la famille enterrait mémé dans son urne. Sous un chêne blanc, dans un pré plein de cailloux, à peine bon à faire paître les chèvres et qui appartenait à sa famille. C’était dans un de ces minuscules villages de la diagonale du vide, comme la France un compte des milliers.

Le secret respecté

Aujourd’hui encore, des questions restent en suspens : Pourquoi ce divorce ? Qui était cet homme ? « La rumeur dans la famille dit que son mari était violent, qu’il la battait. Que le mari de tati, sa sœur, un jour est allé sortir Jeannette de là. Moi je crois que Jeannette ne se laissait pas faire, parce que je sais que c’était une femme très forte », explique mon père. De ce premier mari, personne dans la famille ne sait dire qui il était. Tati, l’unique sœur de Jeannette et gardienne du secret n’a jamais dévoilé aucun détail jusqu’à son décès en 2015. Ni mon père, ni mon oncle ne l’ont questionné. « J’ai mis un couvercle sur cette histoire, tourné la page. Il n’y avait rien de bon à apprendre », lâche mon paternel.

Ce qu’il y a eu de bon à apprendre en revanche, est l’explication de la dureté avec laquelle ses beaux-parents ont traité Jeannette. « On dit qu’ils lui en ont fait baver, et que pour ça, elle ne voulait pas non plus aussi rejoindre leur caveau, détaille mon père. Qu’avec une crémation, ce ne serait un souci pour personne. »

Mais Jeannette, lorsqu’elle rencontra Marco l’accordéoniste dans un de ces bals populaires de la Libération, a reçu le soutien de ses deux belles-sœurs, qui menaçaient de quitter la maison « si Jeannette et Marco ne se mariaient pas ». Aussi, l’une d’elles prêta sa robe de mariée et lui apprit la cuisine d’Italie dans l’espoir de la faire un peu mieux accepter de ses beaux-parents. Manifestement en vain, mais l’héritage est là : les recettes sont restées. Bugnes (chiacchiere) et pâtes à la main sont aujourd’hui des plats de fête. Et cela ne tenait qu’à un secret, en partie encore bien gardé.

*Cet article a été écrit par un journaliste de la rédaction sous pseudonyme par souci d’anonymat pour sa famille.

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