C’est moins spectaculaire qu’un survol de drones au-dessus d’une base militaire ou d’une usine d’armement. Moins rocambolesque qu’une opération d’espionnage réalisée par des Chinois à l’aide d’une antenne parabolique plantée dans le jardin d’une maison en Gironde. Mais les résultats peuvent être tout aussi nuisibles aux « intérêts de la nation ».
Dans un rapport publié il y a quelques jours, la DRSD (Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense) explique que « le ciblage d’experts lors de leurs déplacements en France et à l’étranger », ou encore la « mise en œuvre de stratégies de débauchage d’ingénieurs », sont des modes d’action privilégiés de la part d’entités étrangères, dans leurs tentatives « d’ingérences à l’encontre de la base industrielle et technologique de défense (BITD) française ».
Un entretien « rémunéré à plusieurs centaines d’euros de l’heure »
Les « atteintes humaines » représentent ainsi « le principal levier de captation d’informations et de savoir-faire sensibles, utilisé par certains États compétiteurs à l’image de la Chine ou des États-Unis » souligne le contre-espionnage militaire français. « Par le biais de questionnements intrusifs et d’approches sur les réseaux sociaux, ces États ciblent les domaines technologiques de défense les plus sensibles, comme l’aéronautique, le spatial ou encore les technologies de rupture telles que le quantique et l’intelligence artificielle ».
Un ancien collaborateur d’une entreprise spécialisée dans l’aéronautique, s’est ainsi vu proposer, au début de l’année 2025 via LinkedIn, « un entretien rémunéré à plusieurs centaines d’euros de l’heure » par un cabinet étranger de renseignement d’affaires. Entretien au cours duquel il a été « longuement questionné sur des sujets très techniques ». « Face à la précision et la sensibilité des informations demandées par le cabinet, l’ingénieur a rapidement coupé court aux échanges et signalé cette sollicitation à la DRSD ».
Consultant indépendant en géopolitique, Louis Duclos raconte à 20 Minutes comment il a également été approché de son côté, à deux reprises, « par mail et sur LinkedIn », de la part de « représentants liés à des puissances étrangères » dont il préfère taire le nom. « On m’avait alors proposé de participer à des conférences à l’étranger, où j’aurais été très, très bien payé » assure-t-il. « J’ai rapidement coupé court car pour moi, il est hors de question de donner des conférences dans ce genre de pays hostiles à la France et où je serai, en plus, très surveillé. Il faut prendre conscience que dès lors que vous acceptez, vous prenez le risque, une fois sur place, que votre téléphone soit contrôlé, et que l’on subtilise tous vos contacts et vos mots de passe ».
Un cadre d’une grande banque française inondé d’un coup par des CV chinois
« Il y a globalement deux grands pays qui font de l’ingérence, la Russie et la Chine, et deux outsiders, les Etats-Unis et l’Iran, explique à 20 Minutes Stéphane Audrand, consultant indépendant sur les risques internationaux dans les secteurs dits sensibles. Et chacun applique des méthodes très différentes. »
« Côté chinois, on est avant tout dans de l’espionnage, dit-il. Il y a très peu d’influence politique, ou de tentative de retournement de personnes. Il y a ainsi une politique de placements de personnels chinois au sein de nos grandes entreprises, avec des gens très compétents, mais potentiellement prêts à faire du renseignement pour Pékin. Il faut donc être hypervigilant sur cela, même si dans le lot, il y a évidemment des candidats qui sont de bonne foi. » Sous couvert d’anonymat, un officier rapporte ainsi qu’il y a quelques mois, un cadre d’une grande banque française a été « inondé de CV d’étudiants chinois surdiplômés, juste après sa nomination au conseil d’administration d’un fonds qui finance l’aéronautique ».
Les Iraniens, eux, « font plutôt dans le contrôle de population, c’est-à-dire qu’ils essaient d’infiltrer des membres de la diaspora en France, en jouant sur la famille encore présente au pays, et qui pourrait avoir une vie meilleure… C’est plus efficace que les menaces directes. »
Des cas de menace physique à l’encontre de personnes soutenant l’Ukraine
« Les Russes font les deux, poursuit Stéphane Audrand : et de l’espionnage, et de l’influence – en cherchant notamment des relais de partage d’idées. » Sans pouvoir affirmer que la Russie se trouvait derrière, Louis Duclos raconte ainsi comment il a été récemment approché, juste avant les élections en Hongrie, dans le but de « manipuler les électeurs pour favoriser Viktor Orban, en relayant de fausses informations ».
« J’ai été contacté par une jeune femme d’origine indienne. Comme je postais régulièrement sur ce sujet, elle m’a demandé de publier du « contenu partenaire » rémunéré, par exemple en diffusant un long message attaquant une politicienne hongroise appartenant au Tisza [parti politique de Péter Magyar, élu Premier ministre à l’issue de ces élections]. » Même si « l’approche était plutôt grossière », il s’agissait « clairement d’une tentative d’ingérence ».
Quelques cas de menace physique, portant sur du personnel français ayant manifesté, de près ou de loin, son soutien à l’Ukraine, auraient aussi été rapportés ces derniers temps. L’objectif recherché étant de mettre la pression, pour que ce soutien soit moins visible, notamment sur les réseaux.
« Quand on est moche en France, on est moche à l’étranger… »
Les tentatives de retournement peuvent aussi venir de pays alliés. Un chercheur indépendant dans le domaine militaire, passé par le ministère des Armées, raconte, sous couvert d’anonymat, comment il s’est fait approcher, il y a environ deux ans. « C’était à l’occasion d’un pot, l’employé d’une ambassade – d’un grand pays allié – a voulu nouer une relation amicale avec moi. J’avais travaillé avec lui par le passé, je n’ai donc pas vu d’inconvénient à ce que l’on échange. On a parlé de nos vies persos, de choses anodines. »
Les choses en restent là, jusqu’au moment où le diplomate recontacte notre expert, et se fait plus insistant. « Il fallait absolument que l’on se voie dans l’après-midi, ce que j’ai trouvé louche. Une fois arrivé dans le bar, il a sorti son calepin, et enchaîné les questions sur mon domaine de recherche. C’est là que j’ai mis le holà, et que j’ai fait remonter l’incident. On m’a confirmé qu’en fait, il ne s’agissait pas d’un diplomate « normal » ».
Selon cet expert, « cette personne ne souhaitait pas nécessairement me recruter directement, mais cherchait certainement ce qu’on appelle un « contact utile », c’est-à-dire un relais, éventuellement dans le but de la mettre en relation avec une autre personne qu’elle visait. »
Le terrain de chasse privilégié pour « tamponner » les experts des think tanks français, reste cependant leurs déplacements à l’étranger. « La bonne vieille tactique de la drague fonctionne toujours très bien, assure Stéphane Audrand, surtout chez les Russes et les Américains. Sur ce point, je me souviens d’un précieux conseil qu’on m’a donné il y a vingt ans : « quand on est moche en France, on est moche à l’étranger… » Bref, soyez lucides, quoi. »
Les approches peuvent toutefois être plus insidieuses. Notre officier se souvient notamment de cette collègue qui, lors d’un déplacement à l’étranger, avait « prêté son téléphone cinq minutes à une diplomate étrangère, juste pour qu’elle passe un appel ». « A son retour, la collègue a quand même eu le réflexe d’en parler. Son téléphone a alors immédiatement été envoyé sous scellé dans le service concerné, qui a constaté qu’il était compromis. Cela va extrêmement vite. »
« Nous sommes dans une espèce de guerre larvée »
Pour Stéphane Audrand, « nous sommes aujourd’hui dans une espèce de guerre larvée, sous le seuil de la confrontation directe, mais oui, on espionne nos entreprises, et nos personnels font l’objet de ciblages. » Une situation qui « s’intensifie de manière considérable depuis quatre, cinq ans. » « Nous sommes revenus à un niveau de menaces et de tensions équivalent au pic de la guerre froide, mais avec plus de pays menaçants, et avec plus de moyens numériques. »
En première ligne, les experts militaires doivent donc se montrer « très vigilants vis-à-vis des personnes » qui les contactent, souligne Louis Duclos. « Dès lors que vous travaillez dans des secteurs sensibles comme la défense ou l’IA, par exemple, il faut se méfier, surtout si on vous pose des questions sur ce que vous faites, même si elles paraissent anodines. Et quand cela arrive, il faut le signaler. Aller dans un commissariat pour faire remonter l’information est déjà un bon début. »
Notre dossier sur l’espionnage
Un de nos experts sous couvert d’anonymat confirme que « la règle est de toujours être sur ses gardes, d’autant plus que la technique d’approche est souvent insidieuse, votre interlocuteur va d’abord chercher à créer un lien, avant de vous demander un petit service… » Mais, il ne faut pas non plus « tomber dans la psychose » ajoute-t-il, « car notre métier nous oblige à parler avec un tas de personnes, de plusieurs nationalités. Il faut donc faire attention à ce que l’on dit, ce qui n’empêche pas d’avoir des échanges fructueux. » Et surtout éviter « de tomber sous le charme de belles ukrainiennes sorties de nulle part », sourit un autre de nos interlocuteurs.
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