Canicule : « Dans vingt ans, on n’arrivera plus à produire du blé »… Cette ferme prépare l’agriculture du futur

A Grignon (Yvelines),

Alors qu’une nouvelle vague de chaleur très intense et étendue frappe l’Hexagone depuis mercredi, le stress hydrique affecte les plantations et le stress thermique les élevages. Face aux risques de multiplications des vagues de chaleur en raison du réchauffement climatique, comment se prépare l’agriculture de demain ? A la ferme expérimentale de Grignon, dans les Yvelines, agriculteurs, étudiants et anciens d’AgroParisTech testent des solutions pour s’adapter à un climat réchauffé de + 4 °C en 2100 en France.

Début juin, une communauté d’agriculteurs y a été officiellement lancée lors des journées de l’innovation agricole. Le but ? Mettre en relation agriculteurs, chercheurs et jeunes entrepreneurs qui innovent dans la transition agricole. « Ici, on est des ingénieurs, on fait nos expériences, mais on ne le dit à personne, ça ne sert à rien, se moque gentiment Quentin Bulcke, directeur de la ferme expérimentale. Le maillon manquant, c’est de faire passer cette information et c’est à ça que sert cette communauté. » Une petite trentaine d’agriculteurs l’a rejoint pour l’instant.

A la ferme expérimentale de Grignon, plusieurs variétés de sorgho sucrier, une plante qui résiste à la chaleur, sont testées depuis mai dans une parcelle de 360 m2.
A la ferme expérimentale de Grignon, plusieurs variétés de sorgho sucrier, une plante qui résiste à la chaleur, sont testées depuis mai dans une parcelle de 360 m2. - Sirgho

Le changement climatique, « des incertitudes énormes »

Une initiative salutaire pour Antoine Yverneau, agriculteur dans l’Aisne, qui a décidé de se joindre au projet. A 60 ans, il se prépare à la retraite et s’interroge sur la façon de transmettre sa ferme. « Trois problèmes se posent pour qu’un jeune s’installe aujourd’hui, explique-t-il. Avec quelle énergie va-t-on travailler ? Sur quelle demande sociétale ? Et sur quel climat ? On est sur des investissements à dix ou quinze ans et, ces incertitudes sont un manque de visibilité énorme. »

Lui a démarré avec son frère par une exploitation de très grandes cultures industrielles et légumières, puis a décidé de réorienter sa ferme en intégrant de l’élevage ovin sur une exploitation céréalière avec pour objectifs de régénérer les sols et de préparer la résilience au changement climatique. « C’est vingt ans de remise en état. Le sol, c’est comme le microbiote au niveau humain, c’est vraiment la santé », souligne-t-il.

Avec les vagues de chaleur, les sécheresses, la viabilité du modèle économique agricole actuel est remise en question. « Pour moi, c’est condamné dans vingt ans. De quoi va-t-on nourrir les gens ? On n’arrivera plus à produire du blé, la première céréale consommée. » S’il s’avoue pessimiste sur la capacité d’adaptation de l’agriculture, il reste enthousiaste en voyant les initiatives portant sur la transition agricole et la transmission de savoir entre générations.

Incubation de projets de transition agricole

La communauté d’agriculteurs est portée par le Farm’inn Lab, sorte de laboratoire d’idées dont l’objectif est depuis 2023 d’accompagner des projets innovants dans le domaine agricole, un autre labo existant déjà sur l’alimentation. « On a une offre dite d’incubation pour des entrepreneurs qui ont des idées dans le cadre de la transition agricole, et on aide aussi à structurer les projets des étudiants dans ce sens », explique Tristan Brancaz, responsable du Farm’inn Lab d’AgroParisTech.

Antimicrobiens écoresponsables, développement de roches silicatées à épandre pour capter et stocker du CO2, valorisation du digestat issu de la méthanisation : une quinzaine de projets sont ainsi accompagnés par Farm’inn Lab. Martin Ajas, ancien étudiant de l’école d’ingénieurs en agronomie, a lui pu monter sa start-up pour produire un sirop sucrant à base de sorgho, un usage qui n’existe pas encore en France. Cinquième céréale la plus consommée au monde derrière le blé, le maïs, le riz et l’orge, le sorgho, originaire d’Afrique, s’adapte très bien à la chaleur.

Dans le sud-ouest de la France, Sirgho a mené une première phase test pour son sorgho sucrier à l'été 2025 avec un agriculteur, sans irrigation, ni intrants, ni pesticides.
Dans le sud-ouest de la France, Sirgho a mené une première phase test pour son sorgho sucrier à l’été 2025 avec un agriculteur, sans irrigation, ni intrants, ni pesticides. - Sirgho

Son faible besoin en eau et sa bonne tolérance à la sécheresse lui donnent des avantages intéressants dans un contexte de réchauffement climatique, alors que « le sucre de canne ou de betterave a besoin de beaucoup d’eau, d’irrigation, de pesticides », souligne Martin Ajas, cofondateur de Sirgho. En France, cette culture progresse de plus en plus dans l’alimentation humaine ou animale, avec 103.000 hectares de sorgho grain récoltés en 2024.

Le sirop de glucose au sorgho pourrait être utilisé en remplacement des sucres ultratransformés et à terme intégrer les recettes des industriels de l’agroalimentaire, espère la start-up. Mais la filière sucrière doit encore être structurée dans l’Hexagone. Par exemple, la récolte pour un usage sucrier se fait à la main, en coupant les tiges des cannes.

Un test grandeur nature pour sélectionner des semences

Dans le sud-ouest de la France, Sirgho a mené une première phase test à l’été 2025 avec un agriculteur, sans irrigation, ni intrants, ni pesticides. « Il n’y a eu aucun problème, même en phase de sécheresse ou de canicule, tout a super bien poussé, se réjouit Martin Ajas. Ça a validé l’intérêt du sorgho face au réchauffement climatique. »

Depuis mai, un test est mené à la ferme expérimentale de Grignon, avec l’aide du Farm’inn Lab. Plusieurs semences ont été sélectionnées et sont en train de pousser pour une récolte prévue fin août. « Des prélèvements hebdomadaires sont réalisés afin de suivre l’évolution des différentes variétés, notamment concernant leur croissance et leur potentiel sucrier », détaille le cofondateur.

Une ferme à énergie positive

En 2006, la ferme de Grignon a lancé son projet « ferme à énergie positive », en réduisant d’abord ses consommations et ses émissions de gaz à effet de serre. Un cap a été passé en 2024 avec la mise en service de son méthaniseur, qui permet de transformer les déchets agricoles en biogaz, une énergie renouvelable. La ferme, pour la première fois, produit plus d’énergie qu’elle n’en dépense, permettant d’éviter l’émission de 1.600 tonnes d’équivalent CO2.

Le méthaniseur, en fonctionnement depuis 2024, permet à la ferme de Grignon de produire plus d'énergie qu'elle n'en dépense.
Le méthaniseur, en fonctionnement depuis 2024, permet à la ferme de Grignon de produire plus d’énergie qu’elle n’en dépense. - E. Jehanno/20 Minutes

Et son directeur, Quentin Bulcke, a d’autres flèches à son arc pour les années à venir : développer l’agrivoltaïsme, adapter les bâtiments et les rations alimentaires pour l’élevage afin que les animaux puissent mieux supporter le stress thermique ou encore faire fonctionner les tracteurs au biogaz et arrêter de consommer des énergies fossiles…

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