Blocage d’Ormuz : Les engrais à quai, l’autre crise majeure qui couve pour les agriculteurs

Le prix du baril de pétrole n’est pas le seul à flamber avec le blocage du détroit d’Ormuz, sur les côtes iraniennes, depuis un mois et demi. Pour les agriculteurs, l’envolée du prix des engrais, dont un tiers de la production mondiale utilise la route longeant les côtes iraniennes au quotidien, soulève nombre d’inquiétudes. Le prix de la tonne d’urée, un engrais très concentré en azote et un des plus épandus au monde, a presque doublé : il est passé de 537 euros début février à 806 euros cette semaine.

« Des pertes prévisionnelles plus graves »

Pour les agriculteurs, les commandes d’engrais pour les récoltes de l’année prochaine commencent ce printemps. En l’absence de résolution du conflit et de déblocage du détroit, la situation risque de devenir vraiment préjudiciable à partir de cet été, alerte Sébastien Poncelet, analyste spécialiste des marchés céréaliers pour l’Argus Média, un site de référence.

« La problématique ne vient pas que du prix des engrais, elle vient aussi du fait que les prix des céréales ne réagissent quasiment pas à la hausse, explique-t-il, car il y a des stocks. C’est pour ça que les agriculteurs tirent dès maintenant la sonnette d’alarme, ils sont à contre-marge. Avec la flambée du prix des engrais, les pertes prévisionnelles sont bien plus graves, ce qui bloque les possibilités d’achat. » Reporter ces commandes reste possible, souligne-t-il, mais il faudra prendre en compte aussi le temps de transport des engrais par la suite.

Une chaîne d’approvisionnement sous tension

Ainsi, si l’option de la commande remise à plus tard demeure valable pour les cultures d’hiver comme le blé, l’orge ou le colza, déjà semées et sur lesquelles les engrais ont été épandus avec des stocks datant d’avant le conflit au Moyen-Orient, ce n’est pas le cas pour les cultures du printemps, comme le maïs. « Certains agriculteurs ne sont peut-être pas couverts et vont acheter moins d’engrais » en conséquence, indique Yannick Fialip, agriculteur en Haute-Loire et président de la commission économie de la FNSEA, premier syndicat de la profession.

Le blocage du détroit créé des tensions sur toute la chaîne d’approvisionnement. Avant la guerre, 31 % des exports mondiaux d’urée passaient par Ormuz, 20 % des exports de gaz naturel liquéfié et 18 % des exports d’ammoniac, précise Sébastien Poncelet. Or, l’urée est fabriquée à partir d’ammoniac, lui-même issu du gaz. « En Europe, on produit des engrais azotés sur la base de gaz naturel ou d’ammoniac que l’on importe », indique-t-il.

« Une matière première mondialisée »

Cette situation engendre « un déséquilibre dans l’échiquier mondial », poursuit-il, même si l’engrais utilisé en France vient d’Afrique du Nord et d’Egypte et pas du golfe Persique. « Mais le trou dans le maillage mondial généré par le blocage d’Ormuz se répercute indirectement parce que l’urée est une matière première mondialisée. » Dans la même veine, 40 % des exports de soufre, utilisé pour que l’azote soit mieux absorbé par les cultures, passaient par Ormuz.

Faisant le parallèle avec la crise au déclenchement de la guerre en Ukraine, la Confédération paysanne constate aussi cette flambée des coûts et appelle à changer le modèle de production. « Il faut sortir du système libéral qui pousse à l’utilisation des intrants issus de l’agrochimie, appuie Thomas Gibert, maraîcher bio dans une coopérative de Haute-Vienne et porte-parole du syndicat. Nos modes de production doivent être plus autonomes, on doit penser à réintroduire l’élevage dans les régions céréalières et utiliser ce fumier dans le sol, ce serait pertinent. »

Pour Yannick Fialip, l’Europe n’a pas retenu les leçons de 2022. « On était dépendants du gaz russe pour fabriquer des engrais et on n’a pas su mettre en place des usines de production depuis. Aujourd’hui, on a les mêmes difficultés dans un autre conflit. » Outre les engrais, l’augmentation du prix du gazole non routier (GNR), utilisé dans les tracteurs, affecte aussi les comptes des fermes.

Le risque d’une hausse des prix alimentaires

L’agriculteur de Haute-Loire estime au total que cela représente pour une exploitation moyenne en céréales ou en polyculture élevage en France une hausse de 15.000 à 20.000 euros à l’année. Dans l’Union européenne, la Grèce ou l’Espagne ont adopté des subventions ciblées afin de soutenir les agriculteurs dans leurs achats d’engrais ou de GNR, une proposition que défend aussi la FNSEA.

« Si cette situation perdure, il faudra bien faire quelque chose entre, soit aider directement les agriculteurs, soit passer par une répercussion sur les prix alimentaires », complète-t-il. Jusqu’à présent, en raison des déficits, le gouvernement Lecornu a refusé de telles subventions, mais avait annoncé une exonération de 4 centimes par litre sur le GNR en avril. Une mesure loin de satisfaire les syndicats.

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