En 2026, Picsou nagerait-il dans une piscine de céréales plutôt que d’or ? Si l’image scintille moins, elle correspond pourtant à la réalité. Riz, blé, maïs… Les États accumulent des réserves de céréales à un niveau inédit depuis la guerre froide, selon le Financial Times. Des hangars indiens aux greniers scandinaves, les céréales s’amoncellent à la faveur d’excellentes récoltes, comme pour se préparer à un choc.
A commencer par le nord de l’Europe. La Suède, qui avait pourtant abandonné ses réserves alimentaires en rejoignant l’Union européenne en 1995, reconstitue des stocks. Dans son budget 2026, elle prévoit un financement d’environ 54 millions d’euros pour stocker de quoi nourrir sa population pendant un an. La Norvège a aussi décidé de stocker environ 30.000 tonnes de blé et la Finlande vient de porter ses réserves de nourriture de six à neuf mois.
« Conscients de la faiblesse de leur production agricole et céréalière, ces pays importent plus pour stocker dans l’éventualité d’un conflit direct avec la Russie », explique Thierry Pouch, économiste agricole aux Chambres d’Agriculture de France et coauteur de Russie-Ukraine : la guerre hybride, aux racines agricoles d’un bouleversement mondial.
Le goulot d’étranglement d’Ormuz
A la guerre en Ukraine s’est ajoutée celle au Moyen-Orient. Le conflit entre les Etats-Unis, Israël et l’Iran perturbe les flux de marchandises qui transitent par le détroit d’Ormuz. Ce passage stratégique du commerce mondial « ne représente que 5 % du trafic mondial des céréales, mais entre 33 et 40 % du commerce mondial d’engrais », essentiel à l’agriculture, souligne Thierry Pouch. Dans cette région, ce manque d’approvisionnement en engrais, couplé à la fermeture de ports stratégiques, pourrait entraîner des famines.
La région est d’autant plus exposée qu’elle est la première consommatrice mondiale de blé par habitant. « S’il y a une pénurie de blé, elle entraînera des tensions sociales et plus d’instabilité régionale », analyse Thierry Pouch. L’économiste rappelle qu’à la genèse des Printemps arabes, en 2011, se trouvaient des revendications liées à la flambée des matières premières, dans le sillage de la crise financière de 2008.
« Il ne faut pas oublier que le prix du pétrole et du gaz est corrélé au prix des engrais et des matières premières agricoles. Plus le pétrole est cher, plus on cherche à utiliser les biocarburants faits à partir de blé, de maïs ou de betterave. » De quoi accentuer le problème, alors que le prix du baril de Brent de la mer du Nord a atteint 112,33 dollars ce mardi. La hausse est telle que certaines compagnies annulent des vols.
Et si la prochaine guerre se gagnait dans les greniers ?
Ce stockage massif « illustre une crainte de l’avenir et montre que l’agriculture est redevenue une variable stratégique », note Thierry Pouch. Même pour l’Inde, qui a depuis longtemps une stratégie de stockage, le phénomène s’accélère depuis quelques années. Le pays a accumulé près de 58 millions de tonnes de riz en réserve fin 2025, soit 12 % de plus qu’il y a un an. C’est l’un des stocks les plus gigantesques de son histoire.
Même son de cloche pour sa voisine, la Chine. Premier importateur mondial de produits agricoles, Pékin détient aujourd’hui environ 60 % des stocks mondiaux de maïs. Depuis la crise financière de 2008 et la flambée des prix qui a suivi, le pays a massivement importé céréales et soja. Mais derrière cette prudence, Thierry Pouch décèle une perspective plus inquiétante. « Si la Chine envahit Taïwan dans les années à venir, le conflit s’élargira probablement, avec les sanctions économiques que ça implique. Un stock considérable permettrait au pays de nourrir sa population, et notamment son armée. »
Si certains se préparent donc à résister aux secousses de leur propre déstabilisation, la France s’avère heureusement assez protégée. Première puissance céréalière de l’Union européenne, elle produit entre 35 et 40 millions de tonnes de blé par an et en exporte la moitié. Une fragilité se dessine toutefois : celle des engrais, notamment l’urée. Car l’Hexagone s’approvisionne principalement en Egypte et en Russie. Difficile d’imaginer Picsou nager dans un océan d’urée… Mais à plus de 800 euros la tonne, même les engrais commencent à ressembler à de l’or.
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