Connaissez-vous la bataille navale de Chesapeake ? Non ? Ne vous inquiétez pas, c’est normal. Les historiens eux-mêmes admettent que ce fait d’armes reste méconnu, alors qu’il s’agit pourtant de l’une des batailles les plus emblématiques de la marine française, et l’une de celles qui a eu le plus de conséquences, puisqu’elle a conduit rien moins qu’à… la création des Etats-Unis.
Venus soutenir les Etats américains se révoltant contre l’Angleterre, les troupes françaises emmenées par l’amiral de Grasse ont remporté cette bataille, le 5 septembre 1781, au large de la côte Est américaine. A l’occasion de ses 400 ans, la Marine nationale a souhaité mettre en avant cet événement, et organise samedi à Paris un spectacle son et lumière qui lui est entièrement consacré. Voici cinq choses à savoir sur cette bataille.
Le contexte historique
« La guerre d’indépendance américaine est une guerre d’insurrection, quand treize colonies américaines se révoltent contre les Anglais et déclarent leur indépendance en 1776 », rappelle Dominique Le Brun, spécialiste du monde maritime, auteur de Chesapeake, quand la France sauva les Etats-Unis (éditions Tallandier). « Dès 1777, la France commence à soutenir les Américains, mais en secret, la volonté de Versailles étant surtout de nuire à l’Angleterre, ajoute le contre-amiral François Guichard, auteur de Ces bateaux qui ont écrit l’histoire de la Marine (Glénat). Plus cela va aller, plus la France va entrer dans ce conflit, entraînant avec elle d’autres nations comme l’Espagne et les Pays-Bas. » Le conflit se mondialise.
Plus de vingt vaisseaux de guerre, accompagnés d’une flotte marchande de 150 à 200 bateaux, appareillent de Brest le 22 mars 1781 sous le commandement de l’amiral de Grasse. Après de premiers combats dans les Antilles aux côtés des Espagnols, de Grasse « prend une initiative pour aller bloquer la baie de la Chesapeake et ainsi débarquer des troupes et des armes pour compléter le siège de Yorktown », explique encore le contre-amiral François Guichard.
La bataille du 5 septembre 1781
Le matin du 5 septembre 1781, la flotte anglaise surprend les navires français, qui sont alors au mouillage, « avec des ancres qui sont longues à relever, et des voiles qu’il faut déployer », souligne Thierry Gausseron, directeur du musée national de la Marine. « Alors qu’un tiers des marins et des canons français ont été débarqués, l’amiral de Grasse, plutôt que d’aller se réfugier, donne l’ordre d’appareiller très vite et d’aller à la rencontre des Anglais », ajoute le contre-amiral François Guichard. « Il n’y a pas pire situation pour les Français, et ce matin-là, les Anglais ne devaient pas perdre », complète Jean-Marie Kowalski, maître de conférences en histoire à l’École navale.
Pourtant, les troupes de l’amiral de Grasse vont retourner la situation, en faisant preuve notamment d’innovation tactique. « Les Français réalisent quelque chose qui n’avait jamais été fait dans l’histoire de la Marine, en faisant une sortie par ordre de vitesse, c’est-à-dire que le premier bateau prêt à combattre sort, alors que, traditionnellement, et surtout au XVIIIe siècle, on appareille par escadres », détaille Jean-Marie Kowalski.
« Pour des questions de pragmatisme, on s’affranchit d’un certain nombre de règles, et de Grasse commande par intention en laissant une grande liberté de manœuvre à ses capitaines, ce qui a été fondamental dans cette bataille », complète le contre-amiral François Guichard. « Comme il se trouve que les canonniers français sont meilleurs que les Anglais, au terme d’une canonnade qui dure deux heures et qui fait des centaines de morts, la France prend le dessus sur les Anglais qui se retirent, et qui ne reviendront pas », ajoute Dominique Le Brun.
Une victoire stratégique
Pour de Grasse, « l’important n’est pas de vaincre la flotte anglaise, mais de l’empêcher d’entrer dans la baie », souligne le contre-amiral. « Tactiquement, c’est quasiment un match nul au final, mais les Anglais s’en vont, ce qui va avoir des conséquences stratégiques fondamentales, car les Français peuvent ainsi continuer à débarquer dans la baie de la Chesapeake, ce qui va conduire à la chute de Yorktown un mois plus tard. Et les troupes américaines, qui n’avaient plus le moral, se trouvent regonflées avec une grosse victoire, et récupèrent des armes et du matériel dont ils avaient grandement besoin. » L’indépendance des Etats-Unis sera reconnue par l’Angleterre en 1783.
Une bataille tombée dans l’oubli
« C’est une bataille sur laquelle on n’a pas beaucoup communiqué, et il faut d’ailleurs attendre 1848 et Louis-Philippe pour qu’un tableau de cette bataille soit commandée à Gudin [exposé au château de Versailles] », analyse Thierry Gausseron. « Ensuite, il a communément été admis que la révolution américaine, c’était La Fayette, Rochambeau, Montcalm, qui avaient débarqué aux Etats-Unis pour virer les Anglais, et on pensait que la Marine n’avait joué qu’un rôle de transport de troupes. Quand on regarde mieux l’histoire, on s’aperçoit que ce n’est pas le cas. Et c’est grâce à l’ancien chef d’Etat-Major de la Marine Pierre Vandier [de 2020 à 2023], qui voulait que la Marine se réunisse autour d’un événement, qu’il y a eu une forme de redécouverte de cette bataille. C’est une réhabilitation. »
Des enseignements à tirer pour les combats modernes
Mais si la Marine décide de remettre aujourd’hui sur le devant de la scène la bataille de Chesapeake, « c’est surtout parce qu’elle peut servir d’exemple, face aux menaces qui nous attendent » assure Dominique Le Brun. « L’innovation tactique, la supériorité informationnelle, la prise de décision, la capacité de manœuvre et de frapper en premier, sont les clés du succès du combat naval moderne, et cette bataille coche presque toutes ces cases », ajoute Jean-Marie Kowalski.
Même si les troupes françaises étaient ce jour-là très inférieures en nombre, « ses marins étaient polyvalents, et ils ont reçu des ordres très clairs, détaille Jean-Marie Kowalski. Ils bénéficiaient d’un matériel de qualité, mais ont su aussi utiliser tous les moyens disponibles, y compris ceux qui n’étaient pas à la pointe. Il s’agissait par ailleurs d’une opération interarmées – puisque l’armée de Terre participait aussi – et interalliés – puisqu’il y avait des Américains sur les bateaux français. Enfin, il y avait un côté asymétrique, puisqu’il fallait également combattre de petites embarcations bourrées d’explosifs, ce qui n’est pas sans nous rappeler quelque chose [les drones]… Bref, tout cela combine une bonne partie des paramètres du combat moderne », poursuit le maître de conférences.
Cette bataille a ainsi montré « la capacité de la Marine française à s’adapter à des conditions très défavorables, conclut Dominique Le Brun. C’est pourquoi le message de la Marine nationale, aujourd’hui, est de dire que lorsqu’on est entraîné, que l’on connaît son matériel, que l’on est capable de s’adapter à une situation, on gagne ».
Spectacle son et lumière samedi 5 septembre à partir de 21h15 dans les jardins du Trocadéro à Paris.
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