Antisémitisme: une longue histoire espagnole (2)

Antisémitisme: une longue histoire espagnole (2)

La « question juive » de l’Espagne

Les positions anti-israéliennes de Sánchez s’inscrivent dans la longue histoire espagnole
Depuis le 7 octobre, Pedro Sánchez a fait de l’affrontement avec Israël l’un des marqueurs de sa politique étrangère. Mais, selon Alan Grabinsky, cette posture ne s’explique pas seulement par l’opportunisme électoral ni par les réflexes habituels d’une certaine gauche européenne.

Anti-américanisme et mémoire coloniale

L’hostilité de l’Espagne envers Israël ne se résume cependant pas à ses attitudes historiques envers les Juifs. Elle plonge aussi dans un antiaméricanisme ancien, particulièrement marqué à gauche.
La dernière grande guerre internationale de l’Espagne, au cours de laquelle elle a perdu ses dernières colonies dans l’hémisphère occidental, a été menée contre les États-Unis.
Ce fut une source profonde de honte nationale, qui marqua la fin de la puissance historique de l’Espagne. Il subsiste un malaise résiduel face aux liens étroits que Franco a cultivés avec Washington, qui voyait souvent en lui un atout utile, ce qui lui a permis d’ouvrir l’économie espagnole aux entreprises américaines.

Ce malaise s’est prolongé pendant la guerre froide : l’Espagne s’est officiellement proclamée non alignée, tout en hébergeant des bases américaines sur son territoire. Depuis lors, les Espagnols se sont montrés réticents à s’engager dans des guerres perçues comme relevant des intérêts américains — ce qui explique le référendum de 1986 sur le maintien de l’adhésion à l’OTAN, où le « Oui » l’emporta de justesse face à une forte opposition.
Ce n’est que sous le gouvernement conservateur du Partido Popular de José María Aznar, en 1999, que l’Espagne a finalement rejoint la structure militaire intégrée de l’OTAN. La décision d’Aznar, en 2003, de soutenir la guerre américaine en Irak s’est heurtée à un rejet massif de l’opinion publique5.

S’y ajoute la culpabilité laissée par le retrait espagnol du Sahara occidental, qui est devenue le prisme à travers lequel la gauche espagnole appréhende la cause palestinienne. En novembre 1975, alors que Franco agonisait, l’Espagne signait les Accords de Madrid, abandonnant sa colonie du Sahara occidental et en transférant provisoirement l’administration au Maroc et à la Mauritanie6.
Le 26 février 1976, elle avait achevé son retrait, abandonnant le peuple sahraoui — une population aux liens culturels profonds avec l’Espagne, aspirant à l’autodétermination — à un sort incertain dans un territoire contesté.
La première administration Trump a finalement reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en décembre 2020, dans le cadre des Accords d’Abraham.
La cause sahraouie est devenue un marqueur de la gauche espagnole, fournissant un modèle moral à travers lequel beaucoup d’Espagnols comprennent la condition palestinienne : selon leur récit, il s’agit de deux peuples abandonnés à l’occupation, à l’égard desquels l’Espagne porterait, dans les deux cas, une part de responsabilité.

Catalogne : la solidarité palestinienne comme marqueur identitaire

L’attitude de la gauche espagnole envers les Sahraouis contraste avec une autre cause d’autodétermination, bien plus proche, en Catalogne.
Là, le schéma se renverse, puisque la gauche catalane se présente elle-même comme une nation sans État luttant contre un État plus puissant qui lui refuse l’indépendance : l’Espagne. Les partis indépendantistes de gauche en Catalogne, comme l’Esquerra Republicana de Catalunya et la Candidatura d’Unitat Popular, ont fait de la solidarité palestinienne un pilier de leur politique.
Il est courant de voir des drapeaux catalans aux côtés de drapeaux palestiniens sur les balcons de Barcelone. Plus préoccupant, la Catalogne a été le théâtre de nombreux incidents antisémites.

Début janvier 2026, après l’indignation publique et la mobilisation de la communauté juive, une carte participative baptisée « Barcelonaz » – recensant l’emplacement de plus de 150 institutions et commerces juifs, et les exposant au harcèlement, voire à des violences – a été retirée de la plateforme GoGoCart. Le 24 janvier, les institutions juives et les synagogues ont suspendu leurs activités après que le cimetière historique des Corts ait été vandalisé.
Le 29 janvier, lors d’un grand concert pro-palestinien au légendaire Palau Sant Jordi de Barcelone – qui a réuni 12 000 personnes avec la participation surprise de la star catalane Rosalía -, des milliers de spectateurs ont scandé : « Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre », selon le quotidien catalan La Vanguardia.

Immeuble à Barcelone. Le drapeau palestinien côtoie le drapeau de la Catalogne (c) Alex Grabinsky

Toutefois, le mouvement indépendantiste catalan n’est pas monolithique. Le parti de centre droit Junts per Catalunya, par exemple, s’est montré pro-israélien. Plutôt que de se tourner vers les Palestiniens, il s’est identifié au sionisme comme modèle de lutte nationale. Pourtant, le 7 octobre 2025, ses membres ont voté en faveur de l’embargo contre Israël. Peut-être Junts a-t-il soutenu Sánchez dans l’espoir que celui-ci tiendrait les promesses faites en 2023 lors de la formation du gouvernement – même si, vingt jours plus tard, Junts retirera ce soutien, invoquant le manquement de Sánchez à ses engagements. Ou peut-être cela traduit-il simplement la profondeur du sentiment anti-israélien en Espagne, Catalogne comprise. Prenons l’exemple d’Ada Colau7, l’ancienne maire de gauche de Barcelone, qui a fait son retour politique en montant à bord de la Flottille de la Liberté au départ du port de Barcelone – un acte largement médiatisé dans toute l’Espagne. Quelques jours avant le vote sur l’embargo, Sánchez avait annoncé qu’il enverrait un navire de guerre espagnol pour escorter la flottille.

La droite, Israël et les postures identitaires

Tandis que la gauche espagnole a présenté ce coup de théâtre comme une lutte héroïque pour briser le blocus israélien sur Gaza, une partie de la droite l’a interprété comme une mise en scène destinée à faire diversion face aux scandales de corruption, et comme le signe d’une alliance avec des régimes despotiques tels que le Venezuela, l’Iran, la Russie ou la Chine. La voix politique la plus constante dans la critique de Sánchez est celle d’Isabel Díaz Ayuso, la charismatique présidente de la Communauté de Madrid et membre du Partido Popular, largement perçue comme une future dirigeante potentielle de son parti et, à terme, du pays. Elle s’est également exprimée avec force en faveur d’Israël.

À l’image d’une partie de la droite européenne, Ayuso présente son soutien à Israël comme un combat civilisationnel pour l’âme de l’Occident. Israël est l’un des marqueurs — avec son anti-féminisme, son hostilité au nationalisme catalan et son américanophilie — qu’elle utilise pour se démarquer de la direction nationale plus prudente du PP sous Alberto Núñez Feijóo. Cela lui confère une image de porte-parole idéologiquement cohérente de la droite espagnole. Mais sa force électorale tient d’abord au dynamisme économique de Madrid, à sa politique de faible fiscalité et au rejet de Sánchez, plus qu’à ses positions de politique étrangère.

À l’image d’une partie de la droite européenne, Ayuso présente son soutien à Israël comme un combat civilisationnel pour l’âme de l’Occident.

De son côté, l’opposition de Sánchez à la campagne militaire américano-israélienne contre l’Iran lui permet aussi de se positionner face à Ayuso et aux autres adversaires de droite. Dans sa déclaration contre la guerre avec l’Iran, Sánchez a explicitement évoqué le soutien d’Aznar à la guerre en Irak, notant comment « il y a vingt-trois ans, une autre administration américaine nous a entraînés dans une guerre au Moyen-Orient […] et a déclenché la plus grande vague d’insécurité qu’ait connue notre continent depuis la chute du mur de Berlin ».

Ce que tout cela signifie concrètement, c’est que tout ce qui touche à Israël, aux Juifs et au Moyen-Orient est filtré par un prisme résolument espagnol. En définitive, les prises de position internationales de Sánchez, si elles sont une source de fierté pour les progressistes à travers le monde, n’ont dans la pratique que peu de poids stratégique – comme il l’a lui-même reconnu en annonçant sa série de sanctions contre Israël.

Les Espagnols n’en ont pas moins applaudi ces démonstrations de vertu.

Le titre original de ce texte, paru dans Tablet, « Spain’s Jewish Question », fait délibérément écho à une formulation chargée d’histoire: celle que Marx, puis Sartre, ont utilisée. Ce choix est assumé par l’auteur.

Alan Grabinsky est écrivain et journaliste, installé à Barcelone. Il est également coordinateur de Sefer, le seul festival du livre juif d’Espagne. Voir son site Internet : https://www.alangrabinsky.com/ Écrire à Alan Grabinsky

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Pedro Sanchez. Wikimédia Commons.

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