Terrorisme, pogrom, génocide : quand les mots cessent de décrire le réel pour devenir des armes politiques.
L’éditorialiste française Sophia Aram consacrait récemment dans Le Point (3.09.2026) une chronique à ce qu’elle appelait une « capitulation lexicale » : cette étrange propension contemporaine à renoncer à certains mots au moment même où ils devraient s’imposer.
L’ utilisation du mot « terrorisme » en est sans doute l’exemple le plus spectaculaire qu’elle rapporte pour supporter sa thèse.
À l’approche de l’anniversaire du 11 septembre, elle mentionne que CBC/Radio-Canada rappelait à ses journalistes qu’il convenait d’éviter de qualifier directement ces attentats de « terroristes » sous prétexte que l’utilisation d’un terme aussi chargé politiquement était susceptible de porter atteinte à la neutralité journalistique. La même semaine, en France, la députée d’extrême gauche Rima Hassan suscitait la controverse après avoir relayé un hommage à Kozo Okamoto, l’un des auteurs du massacre de l’aéroport de Lod en 1972 et animait une table ronde parlementaire sur la nécessité d’abolir le délit d’apologie du terrorisme qui existe en France et aussi tout le dispositif antiterroriste, jusqu’au concept même de terrorisme. Et depuis le 7 octobre, une partie du monde militant occidental déploie une étonnante créativité sémantique pour contourner certains mots lorsqu’ils risquent de rendre la réalité trop embarrassante aux yeux de certaines constituantes : le terrorisme devient « résistance », le massacre une « opération », et l’assassinat délibéré de civils une expression de la « lutte anticoloniale ».
Or, paradoxalement, il existe en Israël, une tendance inverse, une tentation presque autoflagellatrice : celle de surqualifiés nos propres fautes, de transformer chaque débordement en symptôme historique, chaque violence en “terreur”, chaque émeute en “pogrom”.
Là où certains refusent obstinément d’utiliser le mot terrorisme lorsqu’Israël en est victime, d’autres l’emploient avec une étonnante facilité lorsqu’il permet de criminaliser moralement la droite israélienne.
C’est ainsi que s’est progressivement imposée en Israël – et tout de suite après a l’étranger – la notion de « terrorisme juif » pour désigner les violences commises par une petite frange radicalisée de jeunes Juifs de Judée-Samarie.
Commençons par ce qui ne devrait faire l’objet d’aucune discussion.
Ces violences injustifiées existent. Elles sont inadmissibles. Brûler la voiture d’un Palestinien parce qu’il est Palestinien, incendier ses récoltes, saccager sa propriété ou exercer une vengeance collective constitue un crime. Précisément parce qu’ils sont graves, ces actes doivent être nommés avec exactitude.
Le terrorisme n’est pas seulement une violence odieuse. Il suppose une logique politique : une organisation, une doctrine, une continuité, une volonté de produire des effets au-delà de l’acte lui-même. Or ce que l’on observe dans une frange très limitée de jeunes délinquants de Judée-Samarierelève d’une autre réalité : agressions, incendies, vandalisme, expéditions punitives, souvent déclenchées après un attentat. Ces actes doivent être sanctionnés sans faiblesse. Mais les regrouper sous l’étiquette de « terrorisme juif », c’est leur attribuer une cohérence politique et une stratégie qu’ils n’ont pas.
Le Hamas, lui, n’est pas une addition de violences spontanées. C’est une organisation structurée, dotée d’un commandement, d’unités armées, de financements et d’objectifs politiques. Sa violence n’est pas un débordement : elle est une méthode. Mettre sous une même catégorie le terrorisme organisé du Hamas et les violences criminelles de marginaux juifs ne relève pas de la précision. Cela crée une symétrie artificielle. Les individus qui incendient une voiture palestinienne sont des délinquants, voire des criminels. Les présenter comme les jumeaux idéologiques du Hamas, c’est faire de la propagande, pas de l’analyse.
Huwara et le mot « pogrom »
Le même mécanisme s’est manifesté après les événements de Huwara, en février 2023.
Ce jour-là, après l’assassinat de deux frères israéliens, Hallel et Yagel Yaniv, plusieurs dizaines d’Israéliens pénétrèrent dans la localité palestinienne. Des maisons et de nombreux véhicules furent incendiés. Les faits étaient graves, condamnables et exigeaient arrestations et sanctions.
Mais ils reçurent aussi un nom : pogrom.
Le général Yehuda Fuchs, alors chef du commandement central de Tsahal, utilisa lui-même le terme.
Je comprends ce que le général Fuchs voulait exprimer : la répulsion morale devant une vengeance collective. Je conteste pourtant le mot.
Car pogrom n’est pas un simple superlatif d’émeute ethnique. Il renvoie à une réalité historique précise : les violences collectives contre les communautés juives d’Europe orientale, notamment dans l’Empire russe — minorités sans souveraineté, sans moyens de défense, livrées à des foules que les autorités toléraient, encourageaient parfois, ou se montraient incapables de contenir. Lorsque nous disons pogrom, nous convoquons Kichinev, Odessa, des civils égorgés, mutilés, violés.
Huwara n’est pas Kichinev.
Les Palestiniens de Huwara ne sont pas les Juifs de la Russie tsariste. Les jeunes Israéliens venus exercer leur vengeance ne sont pas des cosaques.
Et l’État d’Israël n’est pas un régime qui organise ou encourage la persécution d’une minorité sans défense : des auteurs ont été arrêtés et poursuivis.
Le mot « pogrom » ne se contente pas de condamner les faits. Il leur impose un récit. Le Palestinien devient le Juif de Kichinev. Le Juif israélien devient le cosaque. C’est précisément ce qui lui donne sa puissance politique : il ne décrit plus, il distribue instantanément les rôles moraux.
Puis vint le « génocide »
C’est ici qu’apparaît le troisième mot. Le plus grave de tous : Génocide.
Je ne prétends évidemment pas que l’utilisation des termes « terrorisme juif » ou « pogrom » ait causé l’accusation de génocide portée aujourd’hui contre Israël.
Mais le mécanisme intellectuel est proche : chercher le mot historiquement le plus accablant disponible, plutôt que celui qui décrit le plus exactement la réalité.
Lorsque toute violence idéologique devient du terrorisme, lorsqu’une émeute criminelle devient un pogrom, il devient plus facile encore de transformer une guerre meurtrière en génocide.
Or un génocide n’est pas simplement une guerre qui fait un nombre désolant de victimes. Ce n’est pas non plus un synonyme de massacre, de destruction massive ou même de crime de guerre.
Le génocide suppose un élément particulier et essentiel : l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux en tant que tel.
Le mot décisif est intention.
On peut être bouleversé par Gaza, critiquer certaines décisions israéliennes et exiger des enquêtes sur d’éventuelles violations du droit de la guerre.
Mais aucune de ces affirmations ne suffit, en elle-même, à transformer une guerre en génocide.
Prendre au sérieux l’accusation portée contre Israël signifie précisément ne pas confondre l’accusation et le verdict.
Cela signifie examiner les faits, les objectifs militaires, les ordres donnés, les comportements opérationnels et surtout cette question centrale : existe-t-il une intention de détruire la population palestinienne de Gaza en tant que groupe ?
C’est cela que le mot génocide oblige à démontrer.
Le respect des mots
Nous assistons à une remarquable asymétrie dans l’usage du langage.
Lorsque des civils israéliens sont massacrés, certains cherchent immédiatement le contexte susceptible d’atténuer le mot « terrorisme ». Il faut comprendre, contextualiser, remonter à 1948, et invoquer l’occupation, le désespoir ou la résistance.
Mais lorsqu’Israël se retrouve dans le rôle de l’accusé, cette prudence sémantique disparaît soudainement.
Quelques dizaines de délinquants juifs deviennent le « terrorisme juif ».
Une émeute criminelle devient un « pogrom ».
Et la guerre contre le Hamas devient un « génocide ».
On exige mille précautions avant de qualifier de « terrorisme » les violences dirigées contre Israël, mais beaucoup moins lorsqu’il s’agit d’appliquer à Israël les termes les plus accablants de notre vocabulaire politique et historique.
Il ne s’agit pas simplement d’une incohérence. C’est une véritable politique du langage : minimiser les mots lorsqu’ils accablent les ennemis d’Israël, les maximaliser lorsqu’ils accablent Israël.
Et c’est précisément pour cela qu’il faut respecter les mots.
Nous vivons une époque d’inflation lexicale. Une politique contestable devient « fascisme ». Une discrimination devient « apartheid ». Une émeute devient « pogrom ». Une guerre devient « génocide ».
À force d’appliquer les termes les plus graves à des réalités toujours plus nombreuses, nous ne les décrivons plus : nous les déformons de manière parfois diffamatoire, en leur imposant une charge morale et politique disproportionnée
Une agression peut rester odieuse sans relever du terrorisme. Une émeute peut rester honteuse sans être un pogrom. Une guerre peut être atroce sans être un génocide.
Respecter les mots, c’est refuser de leur demander de servir d’abord notre camp. C’est exiger d’eux qu’ils décrivent d’abord la réalité.
Terrorisme. Pogrom. Génocide.
Leur gravité même exige qu’on ne les emploie pas à la légère.
Les défendre contre leur banalisation, c’est défendre le droit des mots à vouloir encore dire quelque chose.
Dr Eitan Chikli est éducateur et essayiste israélien. Ancien directeur de la Fondation TALI et ancien recteur de l’Universidad Hebraica de Mexico, il est titulaire d’un doctorat en Lettres Hébraïques et d’un MPA de l’Université Harvard.
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