Un sondage révèle que la mémoire de la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale a beaucoup évolué en trois décennies
Réalisée par l’Ifop en janvier 2026, une enquête s’est penchée sur le regard porté par les Français sur la collaboration. Les résultats, riches en enseignements et pistes de réflexion, sont présentés pour Historia par Pierre Branda, directeur de l’Observatoire histoire & vie publique, commanditaire de l’étude.
Par Pierre-Louis Lensel
Historia – Qu’est-ce que l’Observatoire histoire & vie publique et pourquoi propose-t-il ce sondage sur la mémoire de la collaboration ?
Pierre Branda – En deux années d’existence, cet Observatoire créé par la Fondation Napoléon et ses partenaires, a déjà constitué un ensemble conséquent d’études et de sondages – près d’une vingtaine – consacrés au rapport des Français à leur passé. Ces travaux ont exploré des terrains variés, depuis la place de l’histoire chez les jeunes générations jusqu’au regard porté sur de grandes figures politiques, en passant par des moments fondateurs comme l’élection présidentielle de 1965.
Par l’enquête et le sondage, l’Observatoire cherche à donner des repères fiables, accessibles à tous, afin de mieux comprendre ce que les Français retiennent réellement de leur passé et ce qu’ils en attendent. Il ne s’agit ni d’arbitrer des controverses ni d’imposer une lecture officielle, mais d’observer, de mesurer et d’analyser la place véritable de l’histoire dans notre société.
C’est dans cet esprit que vous vous êtes intéressés à la question de la collaboration…
Oui. Plus de quatre-vingts ans après 1940, ce passé n’est plus porté par la mémoire des témoins, mais par des récits transmis par l’école, les commémorations, les médias et les débats politiques. Interroger aujourd’hui le regard des Français sur ce sujet, c’est donc chercher à savoir ce qui demeure, ce qui s’est fixé, mais aussi ce qui s’est éloigné ou est devenu indifférent. Ce sondage ne vise pas à juger, mais à comprendre comment un passé longtemps conflictuel est désormais intégré — ou tenu à distance — dans les représentations collectives, mais aussi ce que cela dit, en creux, de notre rapport contemporain à l’histoire et à la mémoire.
Quelles questions ont été posées précisément ?
Le sondage s’ouvre par une interrogation volontairement ouverte sur les évocations spontanées associées au mot « collaboration », laissant les sondés exprimer ce qui leur vient immédiatement à l’esprit: Vichy et le maréchal Pétain, le nazisme, la trahison et la honte dominent, tandis que la Résistance ou la difficulté de juger avec les yeux d’aujourd’hui n’apparaissent qu’à la marge (voir l’échantillon de résultats en encadré, ci-dessous). Cette entrée sans suggestion permet de saisir un paysage mémoriel avant toute mise en cadre.
Le questionnaire se resserre ensuite sur les figures et les responsabilités. Les Français sont invités à se prononcer sur l’image qu’ils ont aujourd’hui de l’action du maréchal Pétain, puis sur leur jugement explicite concernant « la collaboration du maréchal Pétain avec le régime nazi ». En distinguant l’homme, la fonction et la politique menée, l’enquête mesure la part laissée à la nuance et celle désormais occupée par une condamnation nette.
Enfin, le sondage aborde la responsabilité de la France dans l’arrestation et la déportation des Juifs, avant de se projeter vers l’avenir en interrogeant les attentes en matière de transmission et d’enseignement. Ce cheminement, de l’évocation spontanée à la responsabilité collective puis à la transmission, donne à l’ensemble sa cohérence : il ne se limite pas à mesurer une opinion, il éclaire la manière dont la collaboration est aujourd’hui comprise et intégrée dans la mémoire nationale.
Les résultats vous ont-ils surpris ?
Les résultats, pris dans leur ensemble, frappent d’abord par leur netteté. La collaboration demeure avant tout associée à une faute morale: le terme de « trahison » s’impose massivement, bien avant toute tentative d’explication ou de contextualisation. La figure de Pétain et le régime de Vichy occupent une place centrale, signe que l’ancienne lecture d’un maréchal protecteur, contraint par les circonstances, ne structure plus majoritairement les représentations. Plus significatif encore: la collaboration est étroitement liée à l’antisémitisme, aux rafles et à la déportation. Le lien entre Vichy et la persécution des Juifs est désormais solidement installé dans les esprits, y compris chez les générations les plus jeunes.
Ces résultats surprennent moins par leur orientation que par leur solidité. Ils sont l’aboutissement d’un long travail historique, judiciaire et mémoriel mené depuis un demi-siècle. Ce qui retient surtout l’attention, c’est la relative homogénéité des réponses : au-delà des nuances et des clivages politiques, la condamnation morale de la collaboration traverse largement la société. Elle n’est plus un objet de polémique structurante, mais un point fixe du socle mémoriel partagé.
Le discours prononcé par Jacques Chirac le 16 juillet 1995 a constitué un tournant majeur dans la mémoire publique de Vichy. En reconnaissant la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs, il rompait avec un demi-siècle de prudences et de silences officiels. Et force est de constater donc que le travail des historiens a payé, de Robert Paxton à Laurent Joly ou Bénédicte Vergez-Chaignon, pour ne citer qu’eux. C’est vraiment la bonne nouvelle de ce sondage : oui, la recherche historique est utile à la société !
Ce sondage n’est-il qu’encourageant ou pose-t-il des défis ?
Ces résultats ne sauraient être interprétés comme le signe d’une mémoire définitivement stabilisée. La part importante de non-réponses, de désintérêt ou de distance invite à la prudence. À force d’être unanimement rejetée, la collaboration risque de devenir un objet figé, réduit à un simple repoussoir moral. Or, une histoire qui n’est plus interrogée cesse d’être comprise – et, à terme, d’être réellement transmise.
Selon vous, que doit nous inspirer de tels résultats quant à la transmission de la mémoire et l’enseignement de l’histoire en France ?
Cette question est très importante. Les Français expriment majoritairement le souhait que cette période continue d’être enseignée, mais ils attendent autre chose qu’un récit manichéen. Comprendre la collaboration, ce n’est pas l’excuser ; c’est analyser les mécanismes qui conduisent une société à accepter l’inacceptable : la défaite, la peur, la recherche de l’ordre, l’opportunisme, le poids de l’administration… Le sondage rappelle ainsi une exigence fondamentale : maintenir un enseignement rigoureux, contextualisé, attentif aux nuances, sans céder ni à la banalisation ni à la saturation mémorielle.
En définitive, cette enquête montre une mémoire qui juge sévèrement, mais qui est aussi traversée, comme je le disais, par une forme de désengagement silencieux. L’enjeu majeur est de faire en sorte que l’histoire de la collaboration ne soit ni relativisée, ni usée par l’excès de dénonciation, mais transmise comme un objet de compréhension du politique et de la responsabilité collective. Cela doit demeurer une mémoire vivante.
JForum.fr avec www.historia.fr/
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