La guerre, ça rapporte, parfois bien au-delà des frontières du champ de bataille. Quelques heures à peine avant l’intervention américaine au Venezuela, des utilisateurs anonymes de Polymarket, une plateforme décentralisée de paris en cryptomonnaies sur des événements politiques ou géopolitiques, ont empoché des sommes à six chiffres en misant sur la chute de Nicolas Maduro. Sur les réseaux sociaux et dans les communautés crypto, l’affaire alimente de nouveaux soupçons de délit d’initié.
Si vous n’êtes pas familier avec la cryptomonnaie ou les paris en ligne (et que vous n’avez pas lu nos précédents articles), petit résumé : Polymarket est une plateforme lancée en 2020 qui permet de parier en cryptos sur des événements du monde réel, et souvent polémiques : élections, conflits internationaux, annonces de prix Nobel, ou sorties de produits technologiques. Ces marchés se veulent une agrégation de prévisions, transformant des opinions en probabilités économiques. Mais ce modèle pose question quand il se heurte à l’utilisation d’informations potentiellement non publiques.
Des paris très bien informés
Récemment, une série de paris particulièrement bien placés a mis en lumière ces tensions. Un nouveau compte, créé fin décembre, a misé plus de 30.000 dollars (environ 25.700 euros) sur l’hypothèse que Maduro quitterait le pouvoir avant fin janvier. Alors que la probabilité était d’environ 6 %, ces positions ont explosé avec l’action militaire américaine, générant plus de 400.000 (environ 342.000 euros) de profit pour ce seul portefeuille. Deux autres adresses, également très récentes et suspectes pour certains internautes, ont gagné 145.000 et 75.000 dollars en pariant exclusivement sur ces mêmes résultats politiques.
Ces opérations ont immédiatement attiré l’attention des observateurs : l’extraordinaire timing, l’absence d’historique de trading et la concentration des mises exclusivement sur des marchés autour de l’événement soulèvent de sérieux doutes quant à une possible utilisation d’informations confidentielles. Dans un contexte traditionnel de marché financier, de telles transactions déclencheraient sans doute des enquêtes pour délit d’initié, un terme qui désigne l’exploitation d’informations non publiques pour obtenir un avantage sur le marché. A ce stade, ces soupçons restent toutefois impossibles à prouver.
Ce n’est pas la première fois que des annonces de l’administration Trump suscitent des soupçons de délit d’initié sur les marchés. Le 10 octobre, un internaute du forum Reddit avait aussi remarqué qu’un trader anonyme avait fait une énorme opération de vente de Bitcoins pour l’équivalent de 170 millions d’euros. Trente minutes après, le président américain annonçait des droits de douane à 100 % sur les échanges avec la Chine, provoquant un effondrement du marché des cryptomonnaies. Lors de la toute première salve de droits de douane, en avril, les marchés financiers étaient suspendus aux annonces de l’administration Trump. La sénatrice Elizabeth Warren avait alors écrit à la SEC, la Securities and Exchange Commission, l’une des autorités de régulation américaine, pour lui demander d’enquêter sur des possibles tentatives de délits d’initiés. Le pire : Donald Trump se cache à peine. Dans la nuit de dimanche à ce lundi, le président américain a indiqué à la presse que les compagnies énergétiques américaines avaient été tenues au courant en amont de l’attaque sur le Venezuela. Avant le Congrès.
Une zone grise des réglementations
Mais ce phénomène ne se limite pas à la géopolitique. À l’automne dernier, plusieurs marchés sur les tendances de recherche Google en 2025 ont vu un compte surnommé « AlphaRaccoon » accumuler près d’un million de dollars en prédisant presque parfaitement l’ordre final des personnalités les plus recherchées, un résultat statistiquement improbable qui a lui aussi suscité des accusations de trading sur informations internes ou d’accès à des fuites avant publication publique. Des cas similaires ont déjà frappé d’autres domaines : avant l’annonce du prix Nobel de la paix 2025, certains comptes ont massivement parié sur une candidate avant que l’information ne soit rendue publique, poussant les autorités norvégiennes à ouvrir une enquête sur une possible fuite d’informations.
Ces épisodes soulignent une fragilité fondamentale des marchés prédictifs comme Polymarket : ils opèrent souvent dans une zone grise réglementaire. Depuis quelques années, la plateforme s’efforce d’être reconnue par les autorités américaines, notamment en obtenant une licence de marché supervisée par la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), mais les règles actuelles ne traitent pas explicitement les risques de délit d’initié dans ce type d’environnement crypto, où les utilisateurs agissent sous pseudonyme. En France, les paris sur le site sont interdits depuis fin 2024.
Pour l’instant, Polymarket lui-même n’a pas publié de réponse publique détaillée sur ces épisodes. La plateforme se contente généralement de rappeler que ses marchés reflètent les anticipations collectives. Sur Polymarket, l’information vaut de l’or, encore faut-il savoir qui y a accès.
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