Si vous traînez dans les rues de Washington DC, dimanche, ne soyez pas surpris si vous entendez un vieil homme à la teinteure suspecte bougonner seul dans son coin. A 79 ans, Donald Trump a préféré rester à la Maison-Blanche plutôt que se déplacer à Santa Clara (Californie) pour assister, comme l’année dernière à la Nouvelle-Orléans (Louisiane), une première pour un président en exercice, au Super Bowl opposant les New England Patriots au Seattle Seahawks.
« Trop loin », a répondu le bienheureux Prix Fifa pour la paix, décerné par son petit pote Gianni Infantino. La vérité c’est que Donald Trump n’a pas digéré la programmation artistique de l’un des événements les plus regardés au monde : Green Day en ouverture et Bad Bunny pour le fameux halftime show. « Je suis contre eux, c’est un choix terrible qui ne fait que semer la haine », a vitupéré le président américain au New York Post.
« Trump politise quelque chose qui n’est pas politique »
Trump a dû être conforté dans sa position après la prise de parole du chanteur portoricain, lors de la cérémonie des Grammy Awards, qui a appelé à « mettre dehors » la police américaine de l’immigration (ICE), qui a tué Renee Good et Alex Pretti, deux opposants aux raids des policiers à Minneapolis. Auteur de America’s Game : The Epic Story of How Pro Football Captured a Nation, Michael MacCambridge explique à 20 Minutes que cette stratégie lui sert surtout à éviter de parler des sujets qui fâchent :
« La NFL n’a pas envie d’être impliquée dans les guerres culturelles de Donald Trump. Je pense que, comme beaucoup d’autres choses, le président politise quelque chose qui n’est pas particulièrement politique. On peut dire qu’il fait cela pour distraire ses supporteurs des coûts élevés des soins de santé, des dossiers d’Epstein ou les problèmes avec les agents de l’ICE. »
Les critiques de Trump n’ont pas empêché le commissaire de la NFL, Roger Goodell, de défendre ce choix : « Bad Bunny un l’est des plus grands artistes du monde. Il a compris l’importance de cette tribune [le Super Bowl] qui sert à rassembler les gens. » En 2017, déjà, Goodell avait répondu à Trump qui avait insulté les joueurs de « fils de pute » et appelé les patrons des équipes à virer ceux qui continuaient à mettre un genou à terre au moment des hymnes pour dénoncer les inégalités raciales et les violences policières aux États-Unis.
« La NFL et nos joueurs donnent le meilleur d’eux-mêmes lorsqu’ils contribuent à créer un sentiment d’unité dans notre pays et notre culture, indiquait alors Goodell. Des propos clivants comme ceux-ci témoignent d’un regrettable manque de respect envers la NFL, notre sport et tous nos joueurs, ainsi que d’une incapacité à comprendre l’immense influence positive que nos clubs et nos joueurs exercent sur nos communautés. »
LA NFL dans les pas de la NBA ?
Souvent cataloguée comme très conservatrice, la NFL est-elle en train de se muer, à la manière de la NBA, en une ligue révolutionnaire, anti-Trump ? « Il y a des signes qui laissent penser que l’orientation politique de la NFL a un petit peu changé, estime François-René Julliard, historien spécialiste des Etats-Unis. Jusqu’ici, la ligne dominante, c’était business avant tout. Mais on s’est un peu rapproché de la ligue la plus politisée qu’est la NBA. Avec le commissaire Goodell, il y a cette logique d’inclusion, de diversité, qui résiste en quelque sorte à Trump. »
Le docteur en histoire contemporaine insiste sur le fait que la NFL, contrairement à beaucoup d’institutions, comme les universités ou les entreprises privées n’a pas beaucoup reculé sur des engagements assez forts qu’ils avaient pris ces dernières années, notamment sous la présidence Biden. Mais, même si elle prend quelques distances avec Trump, la NFL demeure quand même assez tranquille dans son opposition.
Alors que plusieurs basketteurs ont pris position contre les actions de l’ICE, l’écho a été beaucoup plus faible au football américain. « Il y a moins de traditions d’activisme social en NFL, reprend Michael MacCambridge. En NBA, l’équipe tend à être plus homogène politiquement que le roster d’une équipe de NFL. Le travail d’équipe étant si important et si fragile, je pense que les joueurs sont moins amenés à parler, parce qu’ils savent qu’il y aura forcément un coéquipier qui aura des positions différentes. »
Robert Kraft, investiture et Melania
Et le sort réservé à Colin Kaepernick, qui a lancé le mouvement #TakeAKnee en 2016, n’incite pas les joueurs à exprimer leur mécontentement. L’ancien quarterback a ainsi été mis au ban de la NFL et n’a plus rejoué dans la Ligue depuis dix ans. « La règle, c’est le non-engagement, insiste François-René Julliard. Les contestataires sont plutôt l’exception et, en général, quand il y a une protestation, c’est lié à un contexte général plus large. Il y a peut-être aussi tout simplement le conservatisme des joueurs, l’idée que le bain dans lequel baigne la NFL est plus teinté de patriotisme, de valeurs qui parlent au cœur des électeurs conservateurs. »
Parmi eux, les propriétaires des franchises de NFL. Beaucoup ont même apporté leur soutien financier à Donald Trump et sept d’entre eux ont même fait un don d’un million de dollars pour son investiture en 2017. Parmi eux, Robert Kraft, le patron des New England Patriots dont la franchise a accueilli de nombreuses fois le Maga Boss. S’il s’est désolidarisé des propos de Trump en 2017, Kraft était encore présent le 30 janvier à l’avant-première du documentaire Amazon Melania, qui suit la femme du président, avec tout le gratin conservateur.
« Ce n’est pas surprenant, il y a des milliardaires qui sont très proches de Donald Trump, développe Michael MacCambridge. Woody Johnson, propriétaire des Jets, a notamment été un fidèle soutien lors de la campagne présidentielle en 2024. »
Trump jaloux de la NFL ?
La NFL n’est donc jamais loin de Donald Trump. Et Donald Trump n’est jamais loin de la NFL non plus. Pendant longtemps, l’homme aux cheveux de paille a tenté de faire sa place dans la ligue du sport le plus populaire des Etats-Unis. En tentant, en vain, de racheter plusieurs franchises (Buffalo Bills, New England Patriots) et est même devenu, au milieu des années 1980, propriétaire d’une équipe de la United States Football League, qui tentait de faire de l’ombre à la NFL. Sans réussite.
« Il a été élu président, et son grand rêve de posséder une équipe de la NFL n’est plus qu’un rêve, indiquait le propriétaire des Jacksonville Jaguars, Shahid Khan, à USA Today en 2017, après les insultes de Trump aux joueurs. C’est très calculé ce qu’il fait pour nuire à la Ligue. Il essaie de salir une ligue ou une marque dont il est jaloux. » Mais Trump n’a pas dit son dernier mot.
En novembre dernier, présent à un match des Washington Commanders, le président américain a indiqué que ça serait une bonne idée que le nouveau stade construit par la franchise porte son nom. « Il veut mettre son nom sur tout, souffle Michael MacCambridge. Il l’a fait avec le Kennedy Center à Washington. Il aurait aimé le faire avec le stade. C’est juste le modus operandi d’un mégalomaniaque. »
Un mégalomaniaque dont l’absence au Super Bowl a tendance à rassurer tout l’environnement du football américain, qui pourra dérouler son programme en toute tranquillité. A la Maison-Blanche, Donald Trump boudera sûrement au moment de l’apparition de Bad Bunny. Il pourra alors se brancher sur YouTube et regarder « The All-American Halftime Show », un événement concurrent spécialement organisé par Turning Point USA − une organisation fondée par Charlie Kirk − qui célébrera « la foi, la famille et la liberté ». Rien que ça.
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