Qui profite de la distinction entre islam et islamisme

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FIGAROVOX/ENTRETIENPhilosophe spécialiste du monde arabe et du Maghreb, Razika Adnani publie Sortir de l’islamisme. Selon elle, distinguer islam et islamisme profiterait aux éléments les plus radicaux de la religion musulmane et en empêcherait la réforme.

FIGAROVOX. – Votre ouvrage Sortir de l’islamisme , qui vient d’être publié aux éditions Erick Bonnier, s’inscrit dans la continuité de votre réflexion sur l’islam auquel vous avez déjà consacré d’autres ouvrages. Pourquoi écrire un autre ouvrage sur l’islam, et pourquoi maintenant ?

Razika ADNANI. – C’est un ouvrage qui s’inscrit dans la continuité de ma réflexion qui a commencé quand je vivais en Algérie. Cependant, l’idée de l’écrire remonte à 2021, lorsque les talibans sont revenus au pouvoir en Afghanistan et ont commencé à imposer leurs règles déshumanisantes aux femmes et aux filles sans être inquiétés, la communauté internationale ayant reconnu leur gouvernement comme s’il était acceptable. C’est le même mouvement qu’on constate en ce moment à l’égard du gouvernement de l’islamiste jihadiste Al-Joulani en Syrie.

J’ai réalisé à quel point les bouleversements géopolitiques majeurs qui secouaient notre monde en ce début du XXIe siècle étaient favorables à la montée de l’islamisme le plus extrémiste et le plus radical. L’émergence de nouveaux pays qui ne reconnaissent pas les valeurs d’égalité et de liberté tels que la Russie, la Chine, l’Arabie saoudite, mais qui veulent peser sur les décisions internationales, l’affaiblissement d’un Occident de moins en moins capable de défendre ses valeurs, y concourent.

J’ai compris à ce moment-là que les populations musulmanes et notamment les femmes ne pouvaient plus compter sur l’Occident, ni sur les institutions internationales telles que l’ONU, pour les protéger contre les islamistes qui piétinaient les droits humains. J’ai pensé alors écrire ce livre afin qu’il soit un outil pour ceux qui veulent lutter contre l’islamisme, et pour que les femmes, que l’islamisme cible en premier lieu, ne soient plus influencées par son discours ni ne ressentent de culpabilité à se libérer de son emprise. J’ai toujours été convaincue que la lutte contre l’islamisme, en Occident ou dans le monde musulman, devait être menée avant tout au sein de l’islam. Dans ce livre, je démontre que ce travail est possible.

En France, l’idée la plus répandue est celle qui affirme que l’islamisme n’est pas l’islam. Dans votre ouvrage, vous expliquez que cette distinction est non seulement inexacte, mais qu’elle entrave aussi la lutte contre l’islamisme.

«L’islamisme n’est pas l’islam» est une expression qui n’a de fondement, ni historique ni théologique. Je rappelle que l’islamisme, comme terme et comme concept qui signifie islam politique, a été inventé en France. Il n’était pas connu dans l’histoire de l’islam ni dans l’histoire politique des musulmans et n’avait pas non plus d’équivalent dans la langue arabe. Si par islamisme on désigne l’islam politique – c’est la définition qu’on lui a donnée en France à partir du début des années 1980 – l’islam, comme le prouvent les textes coraniques, la vie du prophète et la pensée musulmane, est politique depuis 622. N’oublions pas que l’islam a commencé en 610. Autrement dit, entre 610 et 622, il n’était pas un islamisme, c’est-à-dire qu’il ne comptait pas de dimension politique. Un islam qui n’est pas un islamisme a donc existé dans l’histoire de l’islam. Douze ans.

Cette distinction suivant laquelle l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam a des conséquences néfastes dans le domaine de la lutte contre l’islamisme, car elle met l’islam à l’abri de tout esprit critique et le présente comme exempt de toute responsabilité quant aux problèmes de radicalité qui se posent. Elle fait le lit du conservatisme et elle place le champ de la bataille contre l’islamisme en dehors de l’islam. Quant à moi, je la place à l’intérieur de l’islam et pour cela j’insiste sur deux termes : «reconnaître» et «dépasser» : reconnaître la responsabilité de l’islam dans les problèmes qui se posent pour pouvoir les résoudre, les dépasser.

La lutte contre l’islamisme doit être menée en premier lieu sur le terrain des femmes, car elles sont la première cible de l’islamisme.

Dire que l’islam est un islamisme ne revient-il pas à considérer tous les musulmans comme des islamistes? N’avez-vous pas peur qu’on vous reproche cet amalgame ?

Peut-être en Occident et aux yeux des non-musulmans, mais pas pour les musulmans et notamment ceux qui vivent dans les pays musulmans pour qui la question n’est pas posée. Pour eux, il y a un islam qui n’est pas dissocié de sa dimension politique ou de la charia. Quant à ceux qui posent problème, ce sont des musulmans extrémistes qui sont dans la pratique d’un islam extrémiste et non des islamistes (ou musulmans, donc) qui pratiquent l’islamisme (un islam à la fois politique et religieux).

Si par islamisme on entend islam politique, ou islam de la charia comme je l’appelle dans mon ouvrage, c’est parce que la dimension politique de l’islam remonte à l’an 622, lorsque le prophète est parti vivre à Médine. Dire cela ne signifie pas que tous les musulmans sont des islamistes. Quelle que soit la doctrine ou la religion, ses adeptes ne l’appliquent pas tous de la même manière et avec le même degré. Il est toujours important de distinguer entre une doctrine ou une religion et ses adeptes. Ainsi, si une personne est musulmane lorsqu’elle croit aux trois principes de l’islam : Dieu existe, Mohamed est son prophète et le Coran sa parole, un musulman n’est pas forcément dans l’application de la charia. Ceux qui veulent que la société soit organisée selon les lois juridiques de l’islam, ceux-là sont des islamistes (au sens de l’islam politique ou politico-juridique pour être précise). Là encore, il faut faire des distinctions : certains croient à la nécessité de pratiquer la charia sans être dans le militantisme politique, d’autres le sont et cherchent à l’imposer aux autres. Il y a donc plusieurs niveaux dans l’islamisme lui-même. Plus le musulman ou la musulmane est dans la pratique de la charia, plus il est islamiste ou son islamisme est radical.

Dans votre analyse de l’islamisme, vous accordez beaucoup d’intérêt à la question des femmes et la place qui leur est réservée en islam. Pour vous, lutter contre l’islamisme doit se faire sur le terrain des femmes. Pourquoi ?

La lutte contre l’islamisme doit être menée en premier lieu sur le terrain des femmes, car elles sont la première cible de l’islamisme. Cela, parce que l’islamisme, qui est un patriarcat, ne peut pas exister sans soumettre les femmes à ses règles misogynes, mais aussi parce que pour soumettre les hommes, l’islamisme a besoin de soumettre les femmes : la soumission des femmes est la condition de la soumission des hommes. C’est le gage même que les islamistes donnent aux hommes pour qu’ils acceptent de se soumettre à la charia étant donné que, dans l’islamisme, qui vise à soumettre toute la société, les hommes eux aussi perdent leur liberté politique, sociale, religieuse et morale. Mais en faisant d’eux les maîtres des femmes, l’islamisme les console de la perte de leur liberté, ce qui fait qu’ils acceptent l’islamisme et le défendent.

La théologie musulmane et la défaite de la pensée face à la révélation (qui a eu lieu vers le XIIIᵉ siècle) ont amoindri la pensée critique des musulmans à l’égard de leur religion, comme l’idée que l’islam n’est pas responsable des problèmes qui se posent, mais seulement les musulmans.

Dans votre ouvrage, vous parlez «du choix des versets» . Que voulez-vous dire exactement par là ?

Le «choix des versets» est un concept que j’ai forgé pour souligner le fait que les musulmans n’appliquaient pas toutes les recommandations coraniques. Et si on examine le Coran et qu’on le compare au droit musulman, on réalise que dès les premiers siècles de l’islam, lorsqu’a été mis en place le droit musulman, qu’on appelle aujourd’hui la charia, certaines recommandations coraniques ont été choisies aux dépens d’autres. J’ai donné dans l’ouvrage plusieurs exemples de recommandations coraniques que les musulmans ne prennent pas en compte telles que celles inscrites dans le verset 105 de la sourate 5 qui reconnaît la liberté individuelle, et le verset 173 de la sourate 2 qui autorise, en cas de nécessité, la consommation de la viande porcine. Cette réalité est importante à connaître pour l’utiliser comme moyen de lutte contre les islamistes et les conservateurs qui veulent imposer leurs règles au prétexte qu’elles existent dans le Coran. Une connaissance importante non seulement pour les musulmans, mais aussi les non-musulmans qui sont eux aussi concernés par la montée de l’islamisme notamment quand ils sont parents ou quand ils travaillent avec les jeunes. Lutter contre l’islamisme par le moyen de la connaissance de l’islam est la manière la plus efficace de lui faire face.

D’où l’islamisme tire-t-il sa «force», à laquelle vous avez consacré un ouvrage ?

Si l’islamisme se répand actuellement, c’est la preuve qu’il dispose d’une grande force que beaucoup d’éléments lui procurent, dont la découverte du pétrole au pays des wahhabites qui sont des islamistes et non des piétistes apolitiques. L’islamisme vise à convertir toute l’humanité à l’islam, ou plus précisément à sa version de l’islam, et à imposer son modèle de société à tous. Sans doute, la découverte de pétrole dans la péninsule arabique a été le plus grand atout de l’islamisme, puisqu’il a permis aux wahhabites de répandre leur islam rigoriste fondamentaliste et de soutenir les Frères musulmans dans leur projet : interrompre le mouvement de modernisation dans le monde musulman, mais aussi faire renoncer ces sociétés à ce qu’elles avaient acquis dans le domaine des droits et liberté, et faire échouer les pouvoirs ayant manifesté une certaine laïcisation. Ce qui se passe aujourd’hui dans le monde musulman et notamment en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie est la consécration de ce projet islamiste.

La théologie musulmane et la défaite de la pensée face à la révélation (qui a eu lieu vers le XIIIᵉ siècle) ont amoindri la pensée critique des musulmans à l’égard de leur religion, comme y participe l’idée que l’islam n’est pas responsable des problèmes qui se posent, mais seulement les musulmans. L’islamisme en tire sa force. Cependant, l’islamisme est également fort grâce aux alliés qu’il a en Occident. Le gauchisme, le wokisme et les néoféministes lui ont procuré de nouveaux arguments avec lesquels il se défend en Occident, notamment sur le port du voile comme expression de liberté, sa permission comme signe d’égalité, et le concept d’islamophobie. L’expression «l’islamisme n’est pas l’islam» est elle aussi un allié inestimable de l’islamisme, quoique défendue par certains qui prétendent lutter contre l’islamisme. Non seulement elle fait le lit du conservatisme islamique, mais elle reprend également le discours des islamistes, notamment des Frères musulmans, pour qui les problèmes qui se posent sont dus aux musulmans et non à l’islam.

Le féministe islamique a participé à l’affaiblissement du mouvement féministe dans le monde musulman.

On entend beaucoup parler du féminisme islamique. Une expression qui paraît paradoxale, étant donné qu’en islam, tout comme dans les deux religions monothéistes, les femmes n’ont pas le même statut social que les hommes.

C’est à la fin des années 1970 que ce concept de «féminisme islamiste» qui revendique l’égalité hommes-femmes, mais à partir de l’islam et par l’islam, a vu le jour. Son objectif, comme le précisent ses adeptes qui ne sont pas que des femmes, est de défendre un féminisme qui n’est pas imposé par l’Occident. Le féminisme islamique est donc un féminisme décolonial. Il ne nie pas qu’il y ait des inégalités dont souffrent les femmes musulmanes, mais refuse l’idée que l’islam, et précisément le Coran, en soit responsable. Le féminisme islamique est donc fondé sur l’idée que les problèmes qui se posent en islam sont dus aux musulmans, qui ont mal compris son message, et non à l’islam.

Le «féminisme islamique», qui est en réalité un «féminisme islamiste», n’a jamais pu démontrer la validité de sa thèse selon laquelle les inégalités inscrites dans certains versets du Coran peuvent être interprétées différemment. Il a de ce fait participé à l’affaiblissement du mouvement féministe dans le monde musulman, étant donné qu’il a expliqué aux femmes musulmanes qu’elles ne pouvaient lutter pour leurs droits qu’à l’intérieur de l’islam et à partir de l’islam, alors qu’à l’intérieur de l’islam elles ne trouvent pas l’égalité qu’elles revendiquent. La majorité des femmes musulmanes qui ont cru le discours des féministes islamiques ont fini par accepter les inégalités imposées par les religieux. Aujourd’hui, revendiquer l’égalité est devenu pour beaucoup d’entre elles un sujet tabou. D’autres se consolent avec l’idée que, devant Dieu, elles sont égales aux hommes ou qu’elles seront récompensées de leur soumission dans l’au-delà, tout comme les hommes se consolent de la perte de liberté politique et sociale avec leur statut de maître de la femme que le discours religieux et islamiste leur garantit.

Ne pensez-vous pas que la laïcité est capable de protéger la France de l’islamisme ?

En France, la laïcité est un rempart très important et indispensable contre l’islamisme, mais à elle seule ne suffit pas à protéger la France de l’islamisme qui est en train de se renforcer. Elle sera elle-même menacée par l’islamisme, si la lutte contre l’islamisme ne se fait pas également ne concerne pas l’islam pour le faire évoluer, changer et aller vers sa réforme sans que cela signifie qu’il faille négliger la lutte politique, mais la compléter et l’accompagner.

Sortir de l’islamisme, de Razika Adnani, ERICKBONNIER, 2024, 318 p., 23.21€ ERICKBONNIER Éditions

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