Pourquoi la chute d’Alep inquiète Israël
Le 11 janvier a marqué la fin d’une époque pour les Kurdes de Syrie. Après quinze années de présence continue, les dernières unités kurdes ont quitté Alep, abandonnant les quartiers d’Achrafieh et de Cheikh Maqsoud qu’elles contrôlaient depuis le début de la guerre civile. Ce retrait, intervenu à la suite d’un accord de cessez-le-feu négocié sous médiation internationale, a permis l’évacuation de combattants et de civils vers le nord et l’est du pays. Mais derrière l’apparence d’un départ organisé se cache une réalité bien plus amère : pour les Kurdes, Alep n’est pas seulement une ville perdue, c’est un symbole.
Le commandant des Forces démocratiques syriennes, Mazloum Abdi, a présenté l’accord comme une mesure destinée à éviter un bain de sang. Pourtant, sur le terrain, des observateurs ont constaté que certaines positions, y compris un hôpital stratégique, avaient été abandonnées dans la précipitation, parfois sans même emporter les armes. Plus de 140 000 habitants auraient fui la ville, nombre d’entre eux affirmant avoir été contraints de partir par les nouvelles autorités syriennes. Pour la population kurde, le message est clair : les promesses d’« unité nationale » formulées à Damas n’ont pas résisté à l’épreuve des faits.
Après la chute de Bachar el-Assad, un espoir prudent avait pourtant émergé. Des négociations s’étaient ouvertes entre les autorités kurdes du Rojava et le nouveau pouvoir syrien dirigé par Ahmed al-Charia. Un accord signé au printemps prévoyait l’intégration des unités kurdes aux institutions civiles et militaires de l’État, ainsi que la reconnaissance de leurs droits culturels et linguistiques. Mais très vite, les divergences ont refait surface. Damas exigeait une subordination complète des forces kurdes à une armée dominée par d’anciens groupes pro-turcs, tandis que les Kurdes refusaient d’abandonner leur chaîne de commandement et leur autonomie. En décembre, le dialogue était au point mort. L’offensive de janvier contre Cheikh Maqsoud a scellé l’échec de cette tentative de réconciliation.
Ce n’est pas la première fois que les Kurdes sont chassés d’un grand centre urbain syrien. Afrin, tombée en 2018 après une intervention de l’armée turque et de ses alliés syriens, reste une blessure ouverte. Ces épisodes illustrent une constante : qu’il s’agisse du pouvoir central syrien, des groupes islamistes ou des forces soutenues par Recep Tayyip Erdogan, l’autonomie kurde demeure inacceptable. La singularité du projet kurde – laïcité, gouvernance locale, rôle central des femmes et combat contre le djihadisme – en a fait à la fois un acteur respecté par l’Occident et une cible pour ses voisins.
Cette singularité explique aussi pourquoi la situation kurde concerne directement Israël. Depuis les années de Golda Meir, les Kurdes sont perçus à Jérusalem comme un partenaire naturel : une minorité non arabe, non islamiste, hostile aux régimes et aux mouvements qui menacent Israël. Les dirigeants kurdes ont toujours affirmé n’avoir aucune revendication contre l’État hébreu, un discours rare dans la région. En 2019, Benjamin Netanyahu avait publiquement condamné les attaques contre les Kurdes, promettant une aide humanitaire, tandis que des réservistes israéliens appelaient à un soutien plus concret.
Au-delà des déclarations, la relation repose sur des intérêts convergents. Les Kurdes constituent un contrepoids à l’expansion turque en Syrie, un enjeu stratégique pour Israël. Ils offrent aussi un réseau de renseignement précieux dans une zone frontalière de la Turquie, de l’Irak et de l’Iran, difficilement accessible autrement. Sans idéalisme excessif, Jérusalem voit dans les forces kurdes un acteur pragmatique, moins hostile que les alternatives islamistes ou pro-turques.
La perte d’Alep affaiblit donc non seulement les Kurdes, mais aussi l’équilibre régional. Si leurs forces restent solides dans l’est de la Syrie, notamment autour des ressources pétrolières, leur avenir dépendra du maintien d’un soutien international de plus en plus incertain. Pour Israël, ces événements imposent vigilance et calcul : suivre de près l’évolution de la situation kurde, sans s’exposer frontalement, tout en mesurant les conséquences d’un nouvel effacement des minorités dans le chaos syrien.
Jforum.fr
Similaire
La rédaction de JForum, retirera d’office tout commentaire antisémite, raciste, diffamatoire ou injurieux, ou qui contrevient à la morale juive.
La source de cet article se trouve sur ce site

