« On n’a pas appris de l’Histoire » : de Drancy au camp d’Auschwitz, cette infirmière va courir 1 500 km contre l’oubli

De Drancy à Auschwitz, Justine Decourselle va courir, pendant 33 jours, en suivant le parcours d’un convoi de déportés. Pour la tolérance, et contre la montée de l’antisémitisme.
Elle laissera tout derrière elle : son emploi d’infirmière dans un Ehpad de l’Hérault, dont elle vient de démissionner. Les fantômes de son enfance. Son appartement sur le littoral. Le 13 avril prochain, Justine Decourselle, une Nordiste de 26 ans, vivant dans l’Hérault, prendra le départ d’une course très particulière : une « course contre l’oubli ». Une seule concurrente : elle-même.
Son point de départ : le camp de Drancy, plaque tournante de la politique de déportation antisémite du régime de Vichy, d’où des milliers de Juifs sont partis vers les camps de la mort. Arrivée prévue à Auschwitz, en Pologne, 33 jours plus tard, en passant par l’Allemagne. Et en suivant très exactement le parcours, 82 ans plus tôt, du convoi 71.
Le 13 avril 1944, 1 499 déportés, dont Ginette Kolinka, Simone Veil, Marceline Loridan-Ivens, et 34 des 44 enfants d’Izieu, quittent le camp de Drancy, à bord d’autobus, vers la gare de Bobigny. Le début d’un voyage de trois jours vers l’enfer : 1 112 personnes sont gazées dès leur arrivée au camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz. Seuls 117 femmes et 56 hommes en reviendront. Aucun des 300 enfants. « Notre train n’était pas très confortable, mais c’était moins fatigant que ce qu’elle va faire, elle », nous assure Ginette Kolinka, qui trouve la jeune coureuse « courageuse ». La centenaire, qui avait 19 ans quand elle est montée dans l’un des wagons à bestiaux du convoi, avec son père et son frère, ne courra pas avec la jeune infirmière. « Moi je cours, mais après ma mémoire, et je ne la retrouve pas toujours ! », plaisante la rescapée, qui continue de témoigner régulièrement dans des établissements scolaires.
Justine Decourselle avec son petit frère et Ginette Kolinka, au collège Pierre Sémard de Drancy, le 18 mars. (Photo : Ouest-France)
« J’ai l’impression qu’on n’a pas appris de l’Histoire »
Aucun parent de Justine Decourselle n’a été déporté. Mais la Shoah hante la jeune femme. « Je suis touchée depuis longtemps par l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale, confie-t-elle. Quand j’étais plus jeune, j’ai visité la maison d’Anne Franck à Amsterdam. J’ai lu beaucoup de livres sur cette période. Et quand je vois l’antisémitisme qui revient aujourd’hui, ça me touche. J’ai l’impression qu’on n’a pas appris de l’Histoire ». Et puis, il y a aussi les souvenirs que lui ont raconté ses résidents de l’Ehpad où elle travaillait comme infirmière. « L’un d’eux est très âgé, il a plus de 100 ans. Il a connu Jean Moulin, certains de ses copains sont partis en déportation. Son histoire m’a émue ».
Pour mener à bien son projet, mûri de longue date, la jeune femme a puisé dans ses économies, et trouvé quelques sponsors, comme le Mémorial de la Shoah de Drancy, ou le Souvenir français. « Ce qu’on a apprécié, c’est que derrière la course, il y ait un projet pédagogique de transmission », approuve Éléonore Ward, responsable du Mémorial de Drancy. Bien avant de prendre le départ, Justine est allée, pendant des mois, à la rencontre de collégiens, dans plusieurs régions. « Des enfants ont peint des cailloux de mémoire, chacun portant un prénom, un message ou un symbole. Je les emporterai tout au long de mon parcours, les déposerai à chaque étape, et les photographierai jusqu’à Auschwitz », explique-t-elle. Au fil de son périple, la coureuse rencontrera un ancien déporté, sera reçue à l’ambassade de France à Francfort, et courra avec le maire d’une commune de la Meuse, ou avec des Saint-Cyriens.
« Parfois je craque, je pleure »
Chaque étape, 50 km, sera un véritable marathon. Mais la coureuse n’aura pas l’œil sur le chrono. « L’essentiel, c’est d’arriver à Auschwitz. S’il faut marcher, je marche ». Une épreuve que cette grande sportive prépare avec méthode depuis un an, en enchaînant préparation physique intense et courses d’entraînement. 40 km un jour, 50 km le lendemain. « Parfois je craque, je pleure », avoue-t-elle à ses followers sur les réseaux sociaux. Mais elle continue d’avancer en écoutant « des podcasts sur les déportés. Je pense à celles et ceux qui n’ont pas survécu. Voilà pourquoi je m’entraîne ».
« Il faut être en forme physiquement. Mais sa plus grande force, c’est son mental », admire son compagnon, Jérémy, qui a lui aussi mis sa vie professionnelle entre parenthèses pour la suivre dans un van aménagé que le couple a acheté pour ce projet. C’est aussi, dit-il, pour Justine, « une revanche sur son passé, sur ses moments compliqués ». « Rencontrer quelqu’un comme Ginette Kolinka, qui a vécu l’enfer, et qui est aujourd’hui une personne très drôle, et très optimiste, ça permet de se dire qu’on peut s’en sortir », confie la jeune coureuse, qui a rencontré deux fois la rescapée. Elles se sont adressées récemment, ensemble, à une classe de collégiens. « Tous les Juifs se souviennent de cette histoire, assure Ginette Kolinka. Mais les non-Juifs, peut-être pas. Peut-être que ce qu’elle fait va rappeler à ceux qui ont oublié que ça a existé ». Beaucoup plus qu’un simple défi sportif.
JForum.fr avec www.ouest-france.fr
L’arrivée des premiers internés dans le camp de Drancy, le 20 août 1941, Mémorial de la Shoah/CDJC/Süddeutscher Verlag Bilderdienst
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