Les Kurdes face au nouveau pouvoir syrien
Depuis la fin janvier, la Syrie est entrée dans une nouvelle phase décisive. En moins de trois semaines, le pouvoir central installé à Damas a repris le contrôle du nord-est du pays, mettant un terme brutal à l’expérience autonome kurde du Rojava, née dans le chaos de la guerre civile. Cette reconquête fulgurante marque un tournant stratégique majeur, mais elle pose une question centrale : le nouveau pouvoir syrien tiendra-t-il ses engagements envers les Kurdes ou les sacrifiera-t-il sur l’autel de la réunification nationale ?
La rapidité de l’offensive menée par les forces loyalistes s’explique autant par le contexte politique que par les fragilités internes des Forces démocratiques syriennes (FDS). Depuis la chute du régime Assad en décembre 2024, ces forces dominaient toujours les provinces du nord-est. Constituées en 2015 pour lutter contre l’État islamique, elles étaient majoritairement dirigées par des cadres kurdes, même si leurs rangs s’étaient élargis à des combattants arabes et chrétiens attirés par une solde régulière dans une région économiquement exsangue.
Cette diversité n’a toutefois pas résisté à l’épreuve de force. Lorsque les troupes de Damas ont progressé, une partie importante des combattants arabes s’est retournée contre le commandement kurde, provoquant un effondrement militaire rapide. Cette défection massive a mis fin, de facto, au projet d’autonomie kurde dans cette partie du pays.
Fort de cette victoire, le président intérimaire Ahmed Al-Charaa s’est engagé dans une stratégie de réintégration contrôlée. Il a proposé aux anciens combattants kurdes de former des brigades intégrées à l’armée nationale et a promis une reconnaissance constitutionnelle des droits du peuple kurde. Un geste symbolique fort a été posé avec la reconnaissance officielle de la langue kurde comme langue nationale. Ces annonces visent à rassurer, mais elles restent conditionnées à une future constitution encore en discussion.
Derrière cette reconquête se profile un jeu diplomatique complexe. Quelques jours avant l’offensive, Al-Charaa a reçu un message clair de Washington, à la suite d’échanges entre les États-Unis et la Turquie. Ankara n’a jamais toléré l’existence d’une entité kurde autonome à sa frontière sud, d’autant plus sensible qu’elle négocie parallèlement avec la guérilla du PKK. Le feu vert implicite donné à Damas a donc scellé le sort des FDS, isolées sur la scène internationale.
Les conséquences dépassent largement la question kurde. L’effondrement des FDS a permis le transfert de milliers de détenus djihadistes vers l’Irak, soulageant Damas d’un fardeau sécuritaire considérable. Ce mouvement, soutenu financièrement par les États-Unis, ouvre la voie à des poursuites judiciaires régionales contre les anciens cadres de l’État islamique.
Pour les Kurdes syriens, le sentiment d’abandon est profond. Malgré les pressions diplomatiques exercées par plusieurs capitales européennes pour garantir leurs droits, les négociations restent fragiles et inachevées. La méfiance est renforcée par les violences intercommunautaires observées en 2025 et par la persistance de courants sunnites radicaux au sein de l’appareil sécuritaire.
La Syrie avance ainsi vers sa réunification territoriale, mais sur un terrain instable. Si le nouveau régime s’oriente vers un pouvoir autoritaire excluant les minorités et marginalisant les femmes, les promesses faites aux Kurdes pourraient rapidement perdre toute crédibilité. L’avenir du nord-est syrien dépendra moins des déclarations que de la capacité réelle de Damas à construire un État inclusif.
Jérémie de Jforum.fr
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