Les dessous d’un deal à 142 milliards de dollars

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Les dessous d’un deal à 142 milliards de dollars

Le dossier repose sur le coin d’une table ovale, dans une salle sans fenêtres du Pentagone. Sur la chemise cartonnée, quelques mots griffonnés à la hâte : « RSAF – 48 appareils – 142 Mds $ ». Pour les initiés, pas besoin d’en dire davantage. Quarante-huit F-35, l’avion furtif le plus avancé de l’arsenal américain, convoité depuis des années par l’Arabie saoudite. Derrière ces chiffres, un projet de contrat parmi les plus massifs jamais envisagés, capable de redessiner les rapports de force dans le Golfe… et d’ouvrir une boîte de Pandore faite de corruption et d’espionnage.

Officiellement, il ne s’agit encore que d’une demande. Mais les engrenages se sont déjà mis en mouvement : la revue technique du Pentagone aurait franchi un jalon décisif, laissant entrevoir un accord-cadre englobant bien plus que les seuls avions. À côté des 48 F-35, ce « pack » colossal inclurait munitions, soutien logistique, infrastructures, maintenance sur plusieurs années, formation des équipages et divers systèmes associés. Un ensemble à plus de cent quarante milliards de dollars, qui devra néanmoins survivre à une série de verrous : procédures d’exportation, feu vert de la Maison-Blanche, et surtout examen minutieux du Congrès.

Car, depuis l’assassinat de Jamal Khashoggi en 2018, les élus américains scrutent chaque vente d’armes à Riyad comme on déchiffre un télégramme intercepté. L’Arms Export Control Act, les réglementations ITAR et les textes anticorruption servent de fil d’Ariane dans ce labyrinthe juridique. Des tentatives pour freiner ou bloquer certaines livraisons au royaume ont déjà été portées au vote, parfois contournées par des dérogations d’urgence. Un méga-contrat F-35 ne pourrait, lui, passer qu’en plein jour, sous la lumière crue des commissions parlementaires.

Pour Riyad, l’enjeu ressemble à un changement d’échelle stratégique. Le F-35 n’est pas un simple avion de combat : c’est un capteur volant, capable de fusionner des informations venues du ciel, de la mer et du sol, puis de les diffuser à un réseau d’alliés. Dans la vision saoudienne d’une puissance régionale modernisée – et dans l’ambition personnelle du prince héritier de hisser le royaume au rang d’« acteur global » –, disposer d’une telle flotte signifierait entrer dans un club très fermé. Face à l’Iran, à ses missiles et à ses drones, la perspective d’une aviation furtive donne au royaume un argument de dissuasion qui pèse lourd.

Mais l’ombre du passé plane sur ce projet. Les précédents contrats d’armement avec l’Arabie saoudite, des décennies durant, ont été régulièrement éclaboussés par des allégations de pots-de-vin, de comptes occultes et de commissions extravagantes versées à des intermédiaires bien placés. Des rapports récemment exhumés sur de vieux accords au Royaume-Uni ont rappelé combien ces pratiques ont pu être systématiques dans la relation militaire avec Riyad. Dans ce secteur, les « offsets » industriels – ces contreparties offertes au pays acheteur – sont souvent décrits par les experts comme un terrain favorable aux dérives financières.

À cela s’ajoute une inquiétude plus contemporaine, formulée dans les notes confidentielles des services de renseignement : le risque de voir la Chine profiter, par ricochet, de ce trésor technologique. La coopération entre Pékin et Riyad s’est intensifiée, des champs pétroliers aux télécoms en passant par les projets de sécurité intérieure. Si la force aérienne saoudienne se dote de F-35, c’est tout un écosystème de logiciels, de bases de données et de chaînes de maintenance qui se mettra en place. Chaque contrat de sous-traitance, chaque interface numérique, chaque partenariat industriel deviendrait alors un point d’entrée potentiel pour une puissance étrangère en quête de secrets.

Les scénarios redoutés sont connus : données opérationnelles siphonnées dans le cloud, failles introduites dans des systèmes de soutien, documentation sensible quittant discrètement le royaume sous forme de copies numériques. Les États-Unis évoquent donc des garde-fous drastiques : séparations étanches entre réseaux, restrictions sur certains modules, audits réguliers de cybersécurité, contrôle serré des partenaires impliqués dans la chaîne de soutien. Pourtant, nombre de responsables demeurent sceptiques sur la capacité à verrouiller un système aussi complexe dans un environnement où les intérêts chinois gagnent du terrain.

Au bout du compte, ce projet de 48 F-35 ressemble moins à un simple contrat qu’à une intrigue géopolitique à plusieurs niveaux. Pour Washington, c’est un test : peut-on consolider un allié clé, soutenir une industrie stratégique et contenir l’influence de rivaux sans exposer ses propres secrets ? Pour Riyad, c’est la promesse d’un prestige militaire inédit, au prix d’un examen serré de ses pratiques et de ses alliances. Et pour les autres acteurs du Moyen-Orient, Israël en tête, la question demeure ouverte : cette nouvelle puissance aérienne sera-t-elle un rempart supplémentaire contre le chaos régional, ou le premier chapitre d’une nouvelle course aux armements qu’il faudra, tôt ou tard, maîtriser avec sang-froid plutôt qu’avec des slogans idéologiques.

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