La Turquie tente de créer un « axe sunnite » (Pierre Rehov)

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‌Le piège sunnite d’Erdogan : la tentative de la Turquie d’encercler Israël

Par Pierre Rehov

Alors que l’attention du monde reste largement fixée sur l’Iran et son axe chiite, un autre réalignement géopolitique se dessine — plus discrètement, plus pragmatiquement, et potentiellement tout aussi lourd de conséquences pour les États-Unis, Israël et le Moyen-Orient.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a lancé une offensive diplomatique ambitieuse visant à unifier le monde sunnite sous l’égide d’Ankara.
L’objectif n’est pas une simple réconciliation avec d’anciens rivaux, mais la construction d’un « rempart », voire d’un « nœud coulant », diplomatique et stratégique sunnite autour d’Israël, remplaçant ainsi le « croissant chiite » iranien par une nouvelle configuration du pouvoir sunnite.

Début février 2026, Erdogan entreprit une tournée au Moyen-Orient qui marqua un tournant. Le 3 février, il se rendit en Arabie saoudite, le 4 en Égypte, et le 7 février, le roi Abdallah II de Jordanie fut reçu à Istanbul.
Ces rencontres n’avaient rien de symbolique. Elles constituaient l’aboutissement d’un processus de normalisation amorcé en 2022, la Turquie s’efforçant de réparer des relations mises à mal par son soutien idéologique passé aux Frères musulmans et par ses confrontations avec les monarchies du Golfe.

La réconciliation turco-saoudienne est particulièrement significative. Après des années de tensions suite à l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi à Istanbul en 2018, Ankara et Riyad se sont résolument engagées dans une coopération stratégique.
Les discussions avec le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane ont abouti à des accords majeurs, dont un investissement saoudien de 2 milliards de dollars dans des projets d’énergies renouvelables en Turquie, visant une capacité solaire de 5 000 mégawatts.
La coopération en matière de défense a été élargie pour inclure des transferts de technologie concernant les drones et les systèmes de défense aérienne turcs. Les échanges bilatéraux devraient atteindre 50 milliards de dollars.

Erdogan a insisté sur le renforcement de la confiance stratégique face à l’instabilité régionale, de la Syrie à Gaza.
Les responsables turcs et saoudiens présentent de plus en plus Israël comme un acteur déstabilisateur dans ces zones.
Ce partenariat naissant ne se limite pas à des considérations économiques ; il reflète une stratégie concertée face aux menaces extérieures perçues, Israël étant explicitement mis en cause.

L’Égypte représente un tournant encore plus radical. Après une décennie d’hostilité – déclenchée par le soutien apporté par la Turquie aux Frères musulmans suite à la destitution du président égyptien Mohamed Morsi en 2013 – la visite d’Erdogan au Caire a marqué la fin d’une longue période de tensions.
La Turquie et l’Égypte ont signé un accord- cadre militaire de 350 millions de dollars portant sur la production conjointe d’armements, le partage de renseignements et des exercices militaires.
Des systèmes de défense aérienne et des munitions turcs devraient être livrés, et les échanges bilatéraux devraient atteindre 15 milliards de dollars.

Sur le plan stratégique, la participation de l’Égypte modifie la portée de la coalition. Gardienne du canal de Suez et acteur majeur en Afrique du Nord, l’Égypte dispose d’un atout logistique considérable, capable d’influer sur les routes maritimes essentielles à l’économie israélienne.
Les discussions entre Erdogan et le président Abdel Fattah al-Sissi auraient porté sur Gaza, la Syrie et l’Afrique – des régions où les deux pays partagent des inquiétudes quant à l’influence d’Israël et des Émirats arabes unis.

La Jordanie, partenaire de longue date d’Israël en matière de sécurité malgré une hostilité politique persistante en son sein, s’est également rapprochée de la Turquie. Des déclarations conjointes ont mis l’accent sur la paix en Syrie et à Gaza et souligné des « préoccupations communes » concernant la stabilité régionale.
Une future visite d’Erdogan à Amman est à l’étude, illustrant l’intégration croissante de la Jordanie au sein du réseau grandissant d’Ankara.

Le 9 février 2026, les ministres des Affaires étrangères de Turquie, d’Égypte, d’Indonésie, de Jordanie, du Pakistan, du Qatar, d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis ont publié un communiqué conjoint condamnant ce qu’ils ont qualifié de « politique expansionniste israélienne dans les territoires occupés » et appelant à l’unité islamique. Des médias israéliens tels que Ynet ont interprété cette déclaration comme la preuve d’une « coalition d’intérêts contre Israël », la Turquie jouant un rôle unificateur.

Certains analystes décrivent l’émergence d’un « axe sunnite », ou nœud coulant, influencé par l’idéologie des Frères musulmans, soutenu par la puissance militaire turque, financé par le Qatar et l’Arabie saoudite, et conçu, par son expansion à Gaza, pour encercler et anéantir Israël.
L’ alliance turco-qatarie isolée de 2017-2021 semble avoir évolué vers une stratégie plus vaste d’influence économique et diplomatique, canalisant des ambitions néo-ottomanes.

Quelques limites structurelles subsistent. L’Arabie saoudite, gardienne des lieux saints de l’islam sunnite, est peu susceptible de céder son autorité religieuse à Ankara. L’Égypte conserve un poids démographique et militaire inégalé dans le monde arabe.

Sous l’impulsion du cheikh Mohamed ben Zayed Al Nahyan, les Émirats arabes unis poursuivent une politique technocratique et hostile à l’islam, en net contraste avec les convictions idéologiques d’Erdogan. L’attachement persistant de la Turquie aux Frères musulmans demeure une source de tensions. Si la coordination peut s’avérer pragmatique, la fusion idéologique est loin d’être achevée. Néanmoins, l’objectif ultime de la coalition, outre les Émirats arabes unis, semble indéniablement être de contenir Israël.

Les relations turco-israéliennes oscillent entre rhétorique acerbe et coopération pragmatique. Erdogan a publiquement comparé le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à Hitler et accusé Israël de mener des politiques de type nazi . Les liens économiques persistent néanmoins, et les intérêts énergétiques en Méditerranée orientale convergent parfois. Erdogan instrumentalise la cause palestinienne pour renforcer son image de leader islamique, tandis qu’Ankara évite une confrontation militaire directe avec Israël.

La coalition élargie présente une dynamique plus complexe. L’Arabie saoudite avait entamé des discussions avancées avec Washington concernant une normalisation conditionnelle de ses relations avec Israël. Ces pourparlers semblent être au point mort, voire avoir échoué. Récemment, les médias saoudiens ont publié des titres ouvertement anti-israéliens et antisémites, du jamais vu depuis des années. Le royaume semble s’aligner totalement sur des pays anti-israéliens comme le Qatar et la Turquie, tandis que les tensions avec les Émirats arabes unis s’exacerbent .

L’Égypte, partenaire d’Israël depuis 1979, dont les relations sont tendues, aurait étendu son infrastructure militaire dans la péninsule du Sinaï , ce qui, au regard du traité de paix supposé, soulève de sérieuses questions. La Jordanie maintient une étroite coordination avec Israël, malgré une hostilité politique intérieure toujours vive.

Ces États prendraient-ils le risque d’un alignement militaire ouvert contre Israël ? Peut-être pas dans l’immédiat, mais la stratégie d’Erdogan n’exige pas une guerre immédiate. Elle repose sur un encerclement progressif. Ce phénomène est particulièrement visible en Afrique, notamment le long de la mer Rouge. De la Libye au Soudan en passant par la Somalie, les services de renseignement turcs et égyptiens coordonneraient leurs efforts pour contrer les influences rivales et restreindre l’accès stratégique d’Israël.

En Libye, autrefois divisée entre Tripoli, soutenue par la Turquie, et le maréchal Khalifa Haftar, soutenu par l’Égypte, Ankara et Le Caire s’allient désormais pour stabiliser le pays et limiter l’influence des milices soutenues par les Émirats arabes unis et perçues comme proches d’Israël. Au Soudan, près de la frontière sud-ouest de l’Égypte, la guerre civile se poursuit. La Turquie apporte un soutien logistique et de renseignement, s’alliant à l’Arabie saoudite pour potentiellement menacer l’accès d’Israël à la mer Rouge.

En Somalie, l’Égypte a renforcé sa présence militaire, portant son effectif à environ 10 000 soldats après la reconnaissance du Somaliland par Israël en décembre 2025. La Turquie maintient sa plus grande base militaire à l’étranger à Mogadiscio, où elle entraîne les forces somaliennes et développe les infrastructures militaires. Un accord de défense saoudo-somalien consolide cet axe, le positionnant à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, point de passage stratégique pour le commerce mondial et la navigation israélienne. L’objectif affiché est de sécuriser la mer Rouge contre toute « présence militaire étrangère ». L’ implication sous-jacente est l’endiguement d’Israël.

Cette configuration évolutive représente la transformation de ce qui était autrefois considéré comme le « camp sunnite modéré » — historiquement aligné sur les États-Unis et tolérant, voire amical, envers Israël — en une coalition islamique plus large, capable d’exercer des pressions diplomatiques, économiques et militaires. Les analystes israéliens la décrivent de plus en plus comme le remplacement de l’axe chiite iranien par un bloc sunnite influencé par les Frères musulmans.

L’objectif ultime semble double : l’isolement diplomatique via des instances comme l’Organisation de la coopération islamique, où la Turquie prône des sanctions économiques, et l’influence économique grâce au contrôle des routes énergétiques et des corridors maritimes. La coalition se présente comme œuvrant pour la paix régionale. Pourtant, cette « paix » pourrait bien se traduire par la disparition d’Israël, surtout si un futur gouvernement israélien se montrait plus malléable.

Dans ce contexte, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a adopté une position ferme. Le 19 janvier 2026, s’adressant à la Knesset, il a déclaré sans équivoque qu’il n’y aurait « ni soldats turcs ni qataris dans la bande de Gaza ». Son veto est intervenu quelques jours après l’annonce par la Maison Blanche de la création d’un « Conseil de la paix » sous supervision américaine, chargé de superviser la reconstruction de Gaza et comprenant, selon certaines sources, des représentants turcs et qataris, dont le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan.

Netanyahu n’a pas hésité à interpeller publiquement le président Donald Trump sur ce sujet. Il a chargé le ministre des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, de transmettre directement les objections d’Israël au secrétaire d’État Marco Rubio. Ce désaccord a mis en lumière une ligne rouge : Israël déciderait quels acteurs internationaux, le cas échéant, seraient autorisés à intervenir à Gaza.

Ce refus est conforme aux objections israéliennes formulées précédemment à l’égard de l’implication militaire turque dans la planification de Gaza après la guerre. La participation d’Erdogan aux efforts de « stabilisation » renforcerait considérablement l’influence turque au sein du croissant sunnite émergent. Le soutien avéré d’Ankara aux réseaux des Frères musulmans – qui soutiennent le Hamas, tant sur le plan idéologique que financier – devrait susciter de vives inquiétudes. L’insistance de Netanyahu à ce qu’Israël détermine quels acteurs internationaux, le cas échéant, opèrent à Gaza sert plusieurs objectifs stratégiques. Elle empêche l’enracinement de la Turquie à Gaza, maintient le contrôle israélien sur les arrangements d’après-guerre et signale à Washington qu’Israël considère l’expansionnisme turc comme une menace à long terme qui dépasse le cadre des relations personnelles ou politiques.

Parallèlement, la position des Émirats arabes unis en faveur de la normalisation des relations avec Israël risque de se heurter aux ambitions de domination de la Turquie. L’Égypte, brièvement tombée sous le joug des Frères musulmans après le renversement du président Hosni Moubarak en 2011, demeure profondément méfiante face à une résurgence de ce mouvement. Les ambitions de Riyad pour un leadership sunnite s’opposent à la vision néo-ottomane d’Ankara.

Quels que soient les obstacles, la stratégie d’Erdogan semble claire : constituer une coalition sunnite, solidement ancrée militairement et économiquement, afin de restreindre l’espace stratégique d’Israël. Si le croissant iranien s’affaiblit sous le poids des sanctions et des tensions internes, une autre structure émerge. Cette nouvelle structure n’est pas ouvertement militante. Elle ne se présente pas comme une alliance contre Israël. Mais, par le biais d’accords énergétiques, de conventions de défense, de la coordination des services de renseignement et de communiqués multilatéraux, elle semble clairement vouloir remodeler l’équilibre régional au Moyen-Orient.

Les années à venir détermineront si ce mur sunnite se consolide en un front uni ou s’affaiblit sous le poids d’ambitions concurrentes. Pour Israël, la complaisance n’est pas envisageable. L’encerclement pourrait ne plus être chiite, mais sunnite – et diplomatique, dans un premier temps, plutôt que militaire. En géopolitique, la forme de la pression importe moins que son effet cumulatif.

Pierre Rehov, diplômé en droit de Paris-Assas, est un journaliste, romancier et documentariste français. Il est l’auteur de six romans, son dernier essai sur les suites du massacre du 7 octobre, « 7 octobre – La riposte », a figuré parmi les meilleures ventes en France. En tant que réalisateur, il a produit et réalisé 17 documentaires. 

JForum.fr avec gatestoneinstitute.org
Sur la photo : Erdogan accueille le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane à Ankara, le 22 juin 2022. (Photo : Adem Altan/AFP via Getty Images)

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