Juifs de Pologne ; ils sont abattus de retour chez eux
À Gniewoszów, petite ville polonaise d’avant-guerre où les Juifs représentaient environ la moitié des habitants, une histoire longtemps murmurée refait surface. Le documentaire Among Neighbors (« Parmi nos voisins ») du réalisateur californien Yoav Potash s’intéresse au destin de cinq Juifs revenus dans leur bourg après la libération : ils ont été assassinés en 1945, plusieurs mois après la fin de l’occupation nazie. Non pas par des soldats allemands, mais par des voisins polonais.
Le film, construit sur une enquête menée sur près de dix ans, est né presque par accident. En 2014, Potash se rendait à Gniewoszów pour filmer une cérémonie modeste de remise en état du cimetière juif. En discutant avec des habitants âgés, il découvre des témoignages sur ces meurtres « d’après-guerre », un angle qui déplace la focale : la violence ne s’arrête pas forcément avec l’armistice, et elle peut venir de l’environnement le plus proche.
Depuis sa première au festival du film juif de Varsovie fin 2024, le documentaire a circulé à l’étranger et a été rendu éligible à la course aux Oscars, ce qui a accru sa visibilité. Mais c’est surtout sa diffusion sur TVP, la télévision publique polonaise, en novembre 2025, qui a déclenché une polémique. Des responsables et figures nationalistes ont dénoncé un récit jugé « anti-polonais », accusant l’œuvre de laisser entendre une coresponsabilité collective de la nation polonaise dans le génocide nazi. Une plainte déposée par l’Institut Ordo Iuris, un think tank catholique ultraconservateur, a conduit l’autorité de régulation de l’audiovisuel à ouvrir une enquête sur la diffusion.
Cette controverse s’inscrit dans un climat plus large autour de la mémoire de la Shoah en Pologne. Le pays rappelle à juste titre l’ampleur de ses souffrances sous l’occupation allemande et le courage de nombreux Polonais ayant aidé des Juifs au péril de leur vie. Mais les débats se crispent dès qu’il s’agit d’évoquer les zones d’ombre : dénonciations, spoliations, violences locales, ou participation d’une partie de la population à des crimes antijuifs. La loi adoptée en 2018, visant à sanctionner les accusations de complicité de « la nation » ou de « l’État » polonais dans les crimes nazis, reste un symbole de cette bataille pour le récit, même si ses dispositions pénales ont été atténuées.
TVP, de son côté, refuse de céder. La chaîne affirme que le film ne vise pas « l’ensemble des Polonais » et qu’un diffuseur public doit aussi donner accès aux chapitres difficiles, afin de permettre une discussion civique. Des institutions culturelles majeures, comme le Musée POLIN et l’Institut historique juif, ont publiquement soutenu la démarche, soulignant l’importance de distinguer responsabilité individuelle, mémoire nationale et travail historique.
Au-delà du cas de Gniewoszów, Among Neighbors rappelle que l’après-guerre a aussi été marqué par une vague de violences antijuives. L’exemple le plus connu reste le pogrom de Kielce, le 4 juillet 1946, où plus de quarante Juifs ont été tués après une rumeur de « crime rituel » : un épisode qui a convaincu de nombreux survivants qu’ils n’avaient plus d’avenir dans le pays, accélérant l’exode.
Le film met enfin en scène deux trajectoires intimes : celle d’un homme, enfant de survivants assassinés, et celle d’une femme polonaise ayant été témoin des meurtres. Leur dialogue tardif montre combien le passé continue de peser, entre silence, culpabilité et besoin de vérité. À l’heure où certains réclament l’interdiction du documentaire, l’affaire révèle surtout un dilemme : comment protéger la dignité d’une nation sans transformer la mémoire en zone interdite, et comment regarder l’histoire en face sans réduire un peuple à ses pires moments ?
Jérémie de Jforum.fr
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