Israël vu autrement au Koweït
Le discours a surpris, dérangé, et surtout circulé massivement. Lors d’une session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, le dissident koweïtien Jasem Aljuraid a tenu des propos inhabituels dans le monde arabe : dénonciation du régime iranien, critique des biais anti-israéliens et appel à revoir en profondeur la perception d’Israël. Derrière cette prise de parole devenue virale, un constat plus large émerge : au Koweït, certains signaux suggèrent un début d’évolution des mentalités, sous l’effet direct des tensions régionales.
Cette inflexion s’inscrit dans un contexte de confrontation indirecte avec l’Iran. Malgré l’absence de relations diplomatiques avec Israël, le Koweït n’a pas été épargné par les répercussions des conflits régionaux. Une attaque récente contre une installation stratégique — une usine de dessalement couplée à une centrale électrique — a causé la mort d’un ouvrier, rappelant la vulnérabilité du pays. Paradoxalement, l’observation de frappes israéliennes visant des cibles iraniennes, parfois visibles dans l’espace aérien régional, aurait contribué à modifier certaines perceptions. Pour une partie de l’opinion, Israël apparaît moins comme un adversaire abstrait que comme un acteur engagé contre un ennemi commun.
C’est précisément ce repositionnement que Jasem Aljuraid a voulu formaliser. À l’ONU, il a dénoncé ce qu’il considère comme une lecture biaisée du conflit israélo-arabe et une rhétorique persistante présentant Israël comme une entité coloniale. Se revendiquant arabe, il a cherché à déconstruire ce récit, affirmant que la région elle-même devait interroger son propre rapport à l’histoire et au pouvoir. Son message, frontal, tranche avec les discours dominants : il appelle à considérer Israël comme un partenaire potentiel face à des menaces jugées plus structurantes, notamment l’influence iranienne et les groupes qui lui sont affiliés.
Mais cette prise de position a un coût élevé. Ancien journaliste au Koweït, Aljuraid vit aujourd’hui en exil au Canada. Ses critiques des Frères musulmans et de la corruption, ainsi que ses interactions assumées avec des Israéliens, lui ont valu des poursuites judiciaires, des menaces de mort et une condamnation par contumace à douze ans de prison. La législation koweïtienne s’est d’ailleurs durcie ces dernières années : la notion de « normalisation numérique » criminalise désormais les échanges en ligne avec des Israéliens, avec des peines pouvant aller jusqu’à quinze ans de prison et des confiscations de biens.
Son parcours illustre les limites d’une évolution des mentalités dans un cadre politique encore contraint. Si certains individus remettent en question les récits dominants, les institutions et une partie de l’opinion restent fortement influencées par des courants hostiles à toute normalisation. Aljuraid lui-même décrit un environnement où la montée en puissance d’acteurs islamistes a progressivement restreint la liberté d’expression et renforcé la pression sur les voix dissidentes.
Au-delà de son cas personnel, cette affaire met en lumière une tension plus large au Moyen-Orient : entre dynamiques géopolitiques qui rapprochent certains intérêts et cadres politiques nationaux qui freinent toute évolution officielle. Le débat, encore marginal, pourrait toutefois gagner en visibilité à mesure que les équilibres régionaux continuent de se redessiner.
Jforum.fr
La rédaction de JForum, retirera d’office tout commentaire antisémite, raciste, diffamatoire ou injurieux, ou qui contrevient à la morale juive.
La source de cet article se trouve sur ce site

