Les causes des frappes en Iran : Israël et la nouvelle réalité stratégique au Moyen-Orient.
Avec les frappes combinées américano-israéliennes contre l’Iran le 28 février 2026, le Moyen-Orient est entré dans une nouvelle phase stratégique. À cet égard, les opérations militaires s’inscrivent dans la continuité des événements survenus au cours des deux années et demie précédentes – depuis le 7 octobre – qui n’ont pas seulement remodelé les réalités tactiques ; ils ont modifié l’équilibre des pouvoirs dans la région.
L’évaluation qui suit est basée sur des conversations avec le major-général (réserviste) Yaakov Amidror, ancien conseiller à la sécurité nationale du Premier ministre d’Israël.
La décision américaine était avant tout motivée par l’impératif de mettre un terme aux ambitions nucléaires de l’Iran. Israël, de son côté, adoptait une perspective plus large et à plus long terme. Le projet d’encerclement iranien, patiemment construit au fil des décennies, a été déjoué et il est temps d’y mettre un terme définitif. Les fondements de la stratégie de Téhéran sont désormais caducs. Israël ne se contente plus de réagir à un resserrement de son emprise par procuration. Il remodèle l’environnement stratégique, tout en faisant face à des défis nouveaux et complexes. Cette transformation est mesurable, structurelle et lourde de conséquences, et son plein impact ne se révélera qu’une fois le conflit actuel terminé.
L’effondrement de la ceinture de feu
Les opérations offensives menées contre l’Iran en juin 2025 et à nouveau aujourd’hui s’inscrivent dans un contexte d’hostilité persistante, ponctué de deux attaques directes iraniennes antérieures. De plus, le régime révolutionnaire islamiste iranien a longtemps appliqué une doctrine de confrontation indirecte. Le Hamas, allié au Jihad islamique palestinien à Gaza, le Hezbollah, bras armé de l’Iran au Liban, les milices chiites en Syrie et en Irak, et les Houthis au Yémen formaient une architecture coordonnée visant à encercler Israël d’une pression constante tout en protégeant Téhéran des conséquences directes.
Ce « cercle de feu » était censé dissuader toute initiative israélienne et paralyser le pays sur plusieurs fronts, créant ainsi les conditions d’un effondrement d’Israël. Cette architecture a été fortement affaiblie par l’efficacité des actions israéliennes sur plusieurs fronts, déclenchées par l’offensive du Hamas le 7 octobre 2023, réduisant ainsi l’impact potentiel d’une éventuelle riposte iranienne.
Le Hamas a été largement démantelé, ou du moins affaibli en tant que force militaire de gouvernement, et fait désormais face à l’exigence internationale de désarmement. Le Hezbollah, bien que toujours lourdement armé, a perdu ses principaux dirigeants et une grande partie de son infrastructure. Il comprend désormais qu’une escalade à grande échelle mettrait en péril non seulement sa propre survie, mais aussi la stabilité du Liban. Les corridors logistiques iraniens à travers la Syrie ont été systématiquement ciblés. Plus important encore, l’Iran a appris que la distance ne garantit plus l’immunité et qu’Israël bénéficie d’une supériorité technologique et en matière de renseignement qu’il ne peut égaler. De plus, les États-Unis se sont fermement alliés à Israël pour s’assurer une fois pour toutes que l’Iran ne puisse jamais posséder l’arme nucléaire, et cette fois-ci, les deux pays ont agi de concert.
L’initiative stratégique a donc changé. Téhéran ne dicte plus le rythme de l’escalade par le biais de groupes interposés ; le régime a tenté, sans succès, de gérer les risques sous une pression constante, les États-Unis prenant l’initiative. La dissuasion, autrefois favorable à l’Iran, a été rééquilibrée, mais cela n’a apparemment pas suffi à amener le régime à accepter les exigences fondamentales de l’administration Trump.
Le facteur américain et la logique de l’action.
La réalité régionale actuelle ne peut être comprise sans prendre en compte le rôle décisif des États-Unis dans les récents développements. L’Iran est désormais confronté non seulement à la capacité opérationnelle avérée d’Israël et à son infiltration manifeste en matière de renseignement, mais aussi à une posture militaire américaine ouvertement et indéniablement agressive dans la région, capable de traduire ces renseignements conjoints en actions coordonnées.
Les États-Unis ont déployé une part importante de leur puissance navale et aérienne non pas par simple geste symbolique, mais pour agir, et non par simple effet de manche – même si l’option d’utiliser leur présence coercitive pour obtenir un « accord » a été maintenue pendant des semaines dans l’espoir vain que le guide suprême iranien, Ali Khamenei, finirait par revenir à la raison. L’essentiel est de savoir si le régime s’effondrera réellement ou s’il se contentera de céder sur les points clés. Il sait désormais qu’il a mal interprété la volonté de dialoguer, la prenant pour un signe d’hésitation. Confrontée à une force crédible et à l’intention tout aussi crédible de l’utiliser, l’Iran a au moins une chance de céder du terrain sur tous les points importants, plutôt que de retomber dans ses manœuvres de manipulation sur le front nucléaire, une stratégie constante depuis quatre décennies.
Aujourd’hui, Téhéran fait face à la capacité, à la préparation et à la volonté politique américaines (et israéliennes) pleinement alignées. Les groupes aéronavals, les moyens aériens de pointe, les systèmes de défense antimissile intégrés et le déploiement avancé ont été conçus non seulement pour lever toute ambiguïté, mais aussi pour agir – comme on lui en a donné l’ordre une fois les négociations au point mort. Le discours politique américain et israélien s’enrichit d’une nouvelle nuance : la prolifération nucléaire et l’expansion incontrôlée des missiles balistiques ne seront pas tolérées, et le moment est peut-être venu de créer les conditions permettant au peuple iranien de renverser le régime répressif.
D’un point de vue stratégique, cette situation apporte une clarté sans précédent, non seulement pour l’Iran. Lorsque les lignes rouges sont floues, les adversaires les testent. Lorsque les conséquences sont indéniables, même les régimes guidés par l’idéologie peuvent enfin adopter un comportement rationnel. La dissuasion repose sur trois piliers : la capacité, la disponibilité opérationnelle et la volonté. L’action actuelle en témoigne.
L’intervention militaire américaine n’est pas source d’instabilité, mais un facteur de stabilisation. Les adversaires comprennent désormais pleinement – malgré les contre-attaques limitées et inefficaces de l’Iran – que les États-Unis, agissant en étroite coordination avec Israël (et, pour la première fois, en lançant des avions depuis des bases israéliennes), possèdent la capacité opérationnelle de mener des frappes soutenues contre l’infrastructure nucléaire iranienne, ses installations de production de missiles et ses réseaux de commandement, et ont démontré leur volonté de l’utiliser malgré les risques encourus. Israël, quant à lui, a prouvé sa capacité à apporter sa propre contribution, qu’il a déjà mise à profit contre des cibles clés.
Cette convergence entre Washington et Jérusalem reflète une doctrine commune : la nucléarisation de l’Iran n’est pas une préoccupation théorique future. Il s’agit d’une menace stratégique immédiate. Empêcher ce scénario n’était pas une option, mais une nécessité absolue ; il est tout aussi impératif aujourd’hui d’agir jusqu’à contraindre le régime à accepter la nucléarisation ou à provoquer son effondrement et la libération du peuple iranien de son joug.
Gaza : Patience stratégique et démantèlement structurel.
À Gaza, Israël n’agit pas sous l’effet d’un calendrier artificiel. La guerre ne se mesure pas à l’aune de l’actualité, mais à ses résultats stratégiques.
Les efforts diplomatiques peuvent se poursuivre. Les États-Unis pourraient explorer des pistes de désarmement du Hamas. L’histoire montre que de tels efforts ne modifieront pas fondamentalement l’engagement idéologique du Hamas dans la lutte armée. Israël procède donc avec patience et méthode, n’étant plus contraint par la question des otages et s’appuyant sur l’impact déjà produit par deux années de guerre, ainsi que sur toutes les implications de l’action contre l’Iran.
Si nécessaire, une campagne soutenue et globale visant à éliminer l’infrastructure militaire restante du Hamas pourrait s’étendre sur plusieurs mois. Il ne s’agit pas d’une opération de communication. C’est un processus de démantèlement structurel visant à empêcher toute reconstitution, tout en établissant progressivement une gouvernance alternative où le Hamas est éliminé.
Laisser la diplomatie s’épuiser renforce la légitimité d’Israël. Agir avec détermination lorsque la diplomatie échoue garantit la sécurité d’Israël.
L’objectif est clair : il ne faut pas permettre au Hamas de se reconstituer en une force militaire capable de déclencher un autre 7 octobre ; il ne pourra pas non plus revendiquer la « victoire » de la survie et, par conséquent, faire progresser la cause plus large de l’idéologie islamiste dans toute la région.
Le front nord et la signalisation stratégique :
le front nord demeure instable, mais sa situation stratégique diffère de celle des années précédentes.
L’évolution du leadership syrien introduit un élément d’incertitude. Or, l’incertitude peut aussi créer des opportunités. Tout réajustement potentiel entre Jérusalem et Damas aurait des implications bien au-delà des relations bilatérales. Il signalerait au monde arabe dans son ensemble que l’alignement sur l’Iran n’est pas inévitable. Le Liban observe. Le Hezbollah observe.
Parallèlement, les lignes rouges d’Israël restent fermes. La minorité druze en Syrie – et d’autres, comme les Kurdes – ne doivent pas devenir victimes de violences sectaires sous quelque autorité sunnite que ce soit. Le calcul stratégique d’Israël intègre à la fois sécurité et responsabilité morale.
Quoi qu’il en soit, le théâtre d’opérations nord n’est plus uniquement déterminé par l’initiative iranienne. Fait significatif, il semble que même le Hezbollah hésite à s’engager au nom de l’Iran dans une action qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour ce dernier. La position d’Israël se définit donc par la dissuasion, une force mesurée et une réévaluation régionale. Cependant, l’orientation idéologique et les ambitions stratégiques de la Turquie d’Erdogan pourraient bien confronter Israël à de nouveaux défis à long terme, même si la menace iranienne a disparu.
La société israélienne : fondement de la force stratégique
L’endurance stratégique repose en définitive non pas sur le matériel, mais sur la cohésion sociale. Le débat politique en Israël est vif, comme dans toute démocratie mise à rude épreuve. Mais la résilience se mesure aux actes, non aux paroles.
Les taux de mobilisation des réservistes restent exceptionnellement élevés. Le recrutement dans les unités de combat dépasse les prévisions. Les jeunes Israéliens ne se dérobent pas à leurs responsabilités ; ils s’engagent.
C’est cette variable décisive que le Hamas, puis l’Iran, ont mal interprétée et, par conséquent, mal calculée. L’idée qu’un conflit prolongé fracturerait la société israélienne s’est avérée fausse.
Une société qui se mobilise à une telle échelle et sur une période prolongée n’est pas une société en déclin. C’est une société prête à défendre son avenir.
Une fenêtre d’opportunité à consolider.
La transformation décrite ici ne signifie pas encore que la région est stable. Des risques subsistent. Les alliances diplomatiques peuvent évoluer et de nouveaux défis surgissent. Mais l’équation fondamentale a changé. La
stratégie d’encerclement de l’Iran a été perturbée. La dissuasion face à l’escalade nucléaire s’est globalement renforcée. Les États-Unis et Israël sont alignés sur la doctrine et la posture. Les acteurs régionaux revoient leurs positions face à la vulnérabilité avérée de l’Iran. Il est impératif de consolider ce moment.
Les gains stratégiques ne sont pas acquis d’eux-mêmes. Ils requièrent une doctrine claire, une détermination sans faille et une action cohérente. L’enjeu n’est pas seulement d’empêcher l’Iran de reconstituer son architecture par procuration, de franchir le seuil nucléaire et de rétablir la dissuasion par l’intimidation : il s’agit de discréditer l’ensemble du projet islamiste qu’il incarne désormais.
Le Moyen-Orient est en pleine mutation. La pérennité de cette stabilité dépendra de la capacité à maintenir la force déployée aujourd’hui.
L’histoire nous enseigne une leçon simple : lorsque la dissuasion est claire, la guerre peut être évitée. Lorsqu’elle s’érode, la guerre devient inévitable. À l’heure actuelle, la dissuasion est en train d’être rétablie.
Notre responsabilité est désormais de la préserver.
Eran Lerman Le colonel (à la retraite) Eran Lerman, docteur en sciences, est un ancien haut responsable du renseignement. Il a été conseiller adjoint à la sécurité nationale d’Israël (2009-2015) et, auparavant, directeur du bureau Israël et Moyen-Orient de l’AJC (2001-2009). Il est actuellement vice-président de l’Institut de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité et chargé de cours au Shalem College.
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