Ci-dessous l’analyse de François Vadrot sur ce qui se joue actuellement à Islamabad au cours de la négociation entre l’Iran et les USA.
« L’hôtel Serena, dans la zone rouge d’Islamabad, abrite depuis deux jours ce qui est présenté comme les premiers pourparlers directs entre les USA et l’Iran depuis 1979. Le vice-président usaméricain JD Vance est assis dans un bâtiment où le président du parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, occupe une autre aile. Entre eux, les Pakistanais font la navette.

La composition des délégations n’est pas symétrique, c’est le moins que l’on puisse dire.
Du côté iranien, 71 ou 86 personnes selon les sources. Les 71 membres correspondent à la délégation stricte (négociateurs, experts, sécurité, médias), décompte fourni par l’agence de presse iranienne Tasnim. Les 86 personnes représentent la liste exhaustive remise par les autorités pakistanaises, incluant probablement du personnel technique et de soutien supplémentaire non comptabilisé dans le premier chiffre.
La liste officielle diffusée par le Pakistan détaille cinq commissions de travail : politique, militaire, économique, juridique, et une direction générale. Le gouverneur de la Banque centrale est là. Les vice-ministres des affaires étrangères sont là. Des députés conservateurs, des experts juridiques, des conseillers militaires. L’Iran a envoyé une équipe capable de négocier des accords sur le nucléaire, les corridors de transport, les droits de douane, le détroit d’Ormuz, et les modalités de sortie des sanctions.
Du côté usaméricain, trois noms : Vance, l’envoyé spécial Steve Witkoff, et le conseiller Jared Kushner, gendre de Trump, les deux derniers particulièrement liés aux intérêts israéliens. Aucun expert technique. Aucun négociateur spécialisé sur le nucléaire. Les USA ont déployé environ 300 personnes au total, mais la quasi-totalité relève de la sécurité, de la logistique, du protocole et des communications. Les décideurs sont trois. Les exécutants sont nombreux. Les connaisseurs des dossiers sont absents.
Cette asymétrie révèle deux logiques de négociation contradictoires.
L’Iran est venu pour discuter en profondeur d’un grand nombre de sujets, et dans la durée. Chaque commission peut s’asseoir avec ses homologues pakistanais, échanger des propositions, rédiger des annexes. Le Pakistan, en tant que médiateur, reçoit ces informations et les transmet aux USAméricains. Ou pas. Rien n’oblige en effet Islamabad à tout transmettre. Rien ne garantit que les USAméricains reçoivent le détail des discussions entre Iraniens et Pakistanais sur le corridor Chine-Pakistan-Iran.
Les USA, eux, sont venus pour dire oui ou non. Leur délégation ne peut pas suivre le rythme des cinq commissions. Elle n’a pas l’intention de le faire. La stratégie usaméricaine consiste à concentrer le pouvoir décisionnel et à laisser les détails à plus tard. Mais plus tard, les détails seront déjà réglés entre l’Iran et le Pakistan.
Le Pakistan joue un rôle central. L’armée pakistanaise, dirigée par le général Asim Munir, a organisé le cessez-le-feu du 7 avril. Elle a ouvert les canaux de communication entre Téhéran et Washington. Elle contrôle l’espace physique des négociations : accès, hébergement, sécurité, transmissions. Le Premier ministre Shehbaz Sharif et le ministre des affaires étrangères Ishaq Dar sont présents, mais la main visible est celle de l’armée, dont le ministre s’est d’ailleurs exprimé avec une virulence rare avant-hier à l’égard d’Israël et de ses pères-fondateurs.
Le Pakistan n’est donc pas un médiateur neutre. D’autant que c’est une puissance nucléaire sunnite, et qui a signé un pacte de défense avec l’Arabie saoudite en septembre 2025. Il entretient des relations économiques étroites avec la Chine, qui finance le Corridor Économique Chine-Pakistan (CPEC). Il accueille sur son sol des infrastructures chinoises, des routes, des ports, des zones économiques spéciales. L’intégration de l’Iran dans ce corridor est un objectif affiché depuis plusieurs mois.
L’Iran, puissance chiite, trouve dans ce rapprochement un intérêt stratégique : sortir de l’isolement économique, contourner les sanctions, sécuriser sa frontière orientale, et peser sur les négociations avec les USA depuis une position de force régionale. La délégation iranienne n’est pas là pour supplier. Elle est là pour construire.
L’Arabie saoudite n’est pas dans la salle. Mais elle est partout autour. Elle a participé à la réunion quadrilatérale du 29-30 mars à Islamabad avec la Turquie et l’Égypte. Elle a relancé le dialogue direct avec l’Iran au niveau des ministres des affaires étrangères le 9 avril. Elle a subi des frappes iraniennes sur son sol tout au long du conflit. Et elle est liée au Pakistan par un pacte de défense mutuelle qui inclut une clause de soutien nucléaire. Riyad ne peut pas se permettre d’être désavouée par Washington, mais elle ne peut pas non plus rester spectatrice d’un rapprochement régional qui redessine les alliances sans elle. Le Pakistan joue donc son rôle de fédérateur pour le compte des puissances sunnites, y compris l’Arabie saoudite, qui préfère agir dans l’ombre plutôt que d’apparaître en première ligne.
Les USA, par la voix de Vance, affirment vouloir une négociation de bonne foi. La définition de cette bonne foi leur appartient. Les Iraniens affirment ne pas faire confiance, et le répètent publiquement. Entre les deux, le Pakistan avance ses pions.
La question implicite, que les communiqués officiels ne mentionnent pas, reste celle-ci : à qui profite réellement ce format ? Ce que l’on peut observer, à ce stade, c’est qu’il permet à l’Iran et au Pakistan de mener, parallèlement à la médiation affichée entre l’Iran et les USA, une négociation bilatérale dense dont les USA ne maîtrisent ni le rythme ni le détail. Washington demeure dans la pièce, mais davantage en position d’arbitre politique que d’architecte du processus.
Le cessez-le-feu expire le 22 avril. D’ici là, les commissions irano-pakistanaises auront avancé, peut-être davantage que ne le laisseront voir les communiqués. Vance repartira sans doute avec un accord limité. Mais l’enjeu principal sera peut-être ailleurs : dans le tissage, de plus en plus visible, d’un rapprochement régional entre puissances chiites et sunnites sous impulsion pakistanaise, avec l’Arabie saoudite dans le jeu, mais hors de la lumière. »
Source : https://francoisvadrot.substack.com/p/pakistan-11-avril-2026-la-vraie-negociation
CVAPJPO-Europalestine
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