La guerre et le jeu vidéo, ce n’est pas qu’une partie de Call of Duty dans son salon. Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la Russie multiplie les stratégies de recrutement pour compenser ses pertes humaines abyssales. Parmi elles, infiltrer l’univers du jeu vidéo pour y trouver des mercenaires et des pilotes de drones.
Selon une enquête publiée par Business Insider Africa et Bloomberg le 7 janvier, la Russie utilise des plateformes de jeux vidéo comme Discord pour enrôler de jeunes Sud-Africains et les envoyer combattre en Ukraine. Ce fut notamment le cas de deux jeunes joueurs d’Arma 3 – sorte de simulation de guerre plutôt réaliste – contactés par un recruteur utilisant le pseudonyme @Dash sur Discord. « Le caractère social du jeu vidéo permet des relations différentes des réseaux classiques. On y partage une activité, un groupe. On développe des biais partisans, un but commun et on devient plus influençable dans ce contexte-là », analyse Carole Grimaud, doctorante en sciences de l’information et spécialiste de la Russie.
Après plusieurs échanges, les trois individus se sont rencontrés au Cap, avant de se rendre au consulat russe. Les deux hommes ont quitté l’Afrique du Sud le 29 juillet 2024, via les Émirats arabes unis. On leur avait promis une somme généreuse, la citoyenneté russe et la possibilité de poursuivre des études. Quelques semaines après la signature de leurs contrats militaires près de Saint-Pétersbourg, l’un d’eux a été tué en combattant dans la région de Lougansk. On ignore ce qu’il est advenu du second.
Des bacheliers russes repérés sur des jeux vidéo
Cet exemple illustre bien une tendance : la guerre informationnelle se joue sur tous les terrains. « Finalement, c’est la même configuration que la communication et le recrutement sur les réseaux sociaux. C’est un moyen de recruter des jeunes hommes », résume Carole Grimaud.
Le recrutement via les jeux vidéo ne se limite pas aux soldats étrangers. Dans Berloga, lancé en 2022, le joueur incarne un ours qui combat des essaims d’abeilles… à l’aide de drones. Les meilleurs joueurs peuvent obtenir des points bonus à leur baccalauréat russe. Une fois repérés, les plus prometteurs sont orientés vers des compétitions scientifiques et technologiques, puis vers des stages au sein d’entreprises affiliées à l’industrie de la défense. Le programme, révélé par le média d’opposition en exil The Insider, constitue selon ses auteurs une violation du droit international, dans la mesure où des mineurs participent à la conception et à l’assemblage de drones kamikazes.
Sur le champ de bataille ukrainien, les drones sont devenus l’arme centrale du conflit. Les qualités développées par des années de jeu vidéo constituent un avantage réel pour piloter ces engins. « Les gamers sont une cible parmi d’autres, mais une cible extrêmement étendue, complète Frédéric Herbin, chef du bureau marketing de la Marine en France. Ils développent des aptitudes intéressantes : adaptabilité, stratégie, dextérité… notamment dans l’usage de la manette, recherché chez les dronistes. » La France elle-même explore ces nouveaux terrains, avec des campagnes de recrutement envisagées sur des plateformes comme Roblox ou Fortnite.
Nouvel outil de propagande
L’exploitation des jeux vidéo à des fins militaires prend aussi la forme d’une guerre des récits, menée auprès des jeunes générations connectées. Le 4 février 2023, à Saint-Pétersbourg, un adolescent de 16 ans connu sous le pseudonyme GrishaPutin a streamé en direct une partie multijoueur du jeu Hearts of Iron IV. Rien d’anormal, s’il ne l’avait pas fait depuis le Centre Wagner, vêtu d’un uniforme militaire russe complet, orné du ruban de Saint-Georges. Le scénario du jeu avait été modifié pour mettre en scène une guerre entre la Russie et l’OTAN, dans laquelle l’Ukraine est présentée comme l’agresseur initial. « Depuis le début de la guerre, Wagner a développé un environnement média pour rendre la guerre attirante pour les jeunes. Il y a aussi la création de contenus vidéoludiques pour « patriotiser », séduire, et diffuser une vision de l’histoire de la Russie », rappelle Carole Grimaud.
GrishaPutin revendique sa participation à l’aile jeunesse du parti au pouvoir en Russie. Il est depuis allé plus loin, pilotant un groupe de gamers pro-russes baptisé Z Shaker Central, et collaborant avec le service d’information Russian African Initiative pour promouvoir cette version modifiée de Hearts of Iron IV à destination des joueurs africains. La Russie est mises en scène comme soutien des mouvements panafricains contre les puissances néo-coloniales occidentales. Faut-il y voir un projet caché de Poutine ?
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