Guerre en Iran : Moyen-Orient, Ukraine, Taïwan… A quel moment pourra-t-on parler de Troisième Guerre mondiale ?

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La frégate iranienne Dena sera-t-elle sans le savoir l’archiduc François Ferdinand du XXIe siècle ? Un navire du Moyen-Orient, coulé par une torpille américaine, dans une mer asiatique. Et voilà que, comme l’Europe en son temps, tout le Moyen-Orient s’embrase. Au même moment, sur le front ukrainien, des mercenaires africains et des troupes nord-coréennes subissent le feu du matériel américain ou européen, que des drones iraniens cherchent à neutraliser. Afrique, Asie, Amérique, Europe… A nouveau, des conflits regroupent des puissances venues des quatre coins du globe, dans des zones stratégiques pour les superpuissances contemporaines, au point que le terme de « Troisième Guerre mondiale » commence à ressurgir dans le débat public.

Pour Jean-Yves Heurtebise, docteur en philosophie et chercheur associé du Centre d’études français sur la Chine contemporaine, un tel conflit a en réalité déjà commencé, sans éclater frontalement. « Les superpuissances se contournent contrairement aux Première et Seconde Guerre mondiales qui étaient des affrontements directs. Actuellement, les grandes puissances propagent le conflit à d’autres zones pour éviter l’affrontement ». Ukraine, Iran, enlèvement de Maduro, et convoitise de plus en plus frontale autour de Taïwan seraient, déjà, par leur multiplication, bel et bien un début de Troisième Guerre mondiale.

La fin du jeu des alliances

Frédéric Encel, géopolitologue spécialiste du Moyen-Orient et auteur du livre La Guerre mondiale n’aura pas lieu : Les raisons géopolitiques d’espérer (Edition Odile Jacob, 2025), défend la thèse inverse. « On ne peut pas parler de guerre mondiale, tout simplement car il n’y a pas deux blocs d’alliance militaire multilatérale. » Lorsque en 1914, l’Autriche-Hongrie rentre en guerre contre la Serbie, la Russie mobilise son armée contre Vienne, entraînant la déclaration de guerre allemande contre la Russie et la France, entraînant elle-même le Royaume-Uni dans le conflit. Idem en 1939, où l’invasion de la Pologne par l’Allemagne entraîne automatiquement l’entrée en guerre de la France et de l’Angleterre.

Rien de tout ça actuellement. Pour le géopolitologue, la situation actuelle lui a donné raison sur l’inexistence d’une « alliance  »militaire » entre Téhéran, Pékin, Moscou voire Caracas ». Preuve en est : lorsque la capitale iranienne est bombardée, aucune puissance n’est intervenue, loin du jeu des alliances qui ont plongé le monde dans les deux conflits mondiaux.

« Le but actuel est en effet plus d’affaiblir l’alliance de l’autre, relance Jean-Yves Heurtebise. Les Etats-Unis cherchent à réduire le nombre d’alliés de la Chine en s’en prenant à l’Iran ou au Venezuela, la Russie essaie de semer la zizanie et les tensions en Europe, ou à diviser l’alliance entre les Vingt-Sept et les Etats-Unis, etc. ». Une guerre hybride – par l’information, le commerce et les conflits importés –, « où, chaque superpuissance veut contrôler sa région – et non le monde », mais sans mobilisation générale militaire.

La dénatalité force-t-elle le monde au pacifisme ?

Les grandes puissances le pourraient-elles seulement ? Au-delà de l’évidente question de la dissuasion nucléaire, la crise de la natalité frappe toutes les grandes nations Aucune n’a actuellement la fécondité pour renouveler sa population. Ni les Etats-Unis (1,6 enfant par femme alors qu’il en faudrait 2,1), ni l’Europe (1,38), ni la Russie (1,4), et encore moins la Chine, avec un taux cataclysmique de 0,8 enfant par femme.

« Pour le dire trivialement, on n’a plus assez d’enfants pour pouvoir se permettre de les laisser mourir au front », lance Jean-Yves Heurtebise. La Russie constitue une tragique exception, qui rappelle certes que rien n’empêche de partir en guerre, mais son cas peut également servir de garde-fou : le pays vient probablement de sacrifier son avenir démographique pour des gains territoriaux ultra-marginaux.

La question de la natalité tient une telle importance qu’en Ukraine, Zelensky se refuse à abaisser l’âge de la mobilisation générale en dessous de 25 ans, afin de préserver l’avenir démographique du pays. « Sans seuil critique, la natalité n’est pas une limite absolue à la guerre », nuance Frédéric Encel, « mais elle reste toutefois un frein » En 1920, et en plein marasme démographique post-Grande guerre, Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères français, défendait sa politique pacifiste à l’Assemblée avec cette citation devenue célèbre : « Je fais la politique étrangère de notre natalité. »

Un océan nous sépare et absence de champ de bataille

Cent ans plus tard, les champs de bataille ont toutefois changé, poursuit le géopolitologue, et « hors conflit ukrainien, les guerres sont beaucoup moins coûteuses en hommes ». C’est là encore l’un des plus grands freins à un réel embrasement planétaire : l’extrême distance entre les superpuissances, qui empêche « naturellement » des opérations militaires d’ampleur. La plupart des morts de la Seconde Guerre mondiale se concentrent dans des zones où deux géants du conflit avaient le drame d’être voisin. L’Allemagne et la Russie pèsent ainsi 35 % des morts totale de la guerre. La Chine, frontalière du Japon, porte également 20 millions de pertes supplémentaires (soit 25 % du conflit). Les Etats-Unis, grand vainqueur mais sans aucun adversaire proche géographiquement, n’ont perdu « que » 300.000 hommes.

Or, qui dit énormes batailles, dit énormes pertes, dit mobilisation générale… et mondiale. « Même les habitants des plus petites îles du Pacifique ont combattu lors de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale. C’est pourquoi l’appellation pour ces deux dernières guerres est justifiée », rappelle Moritz Pöllath, historien allemand et auteur de Krieg 2027 ? Wenn Geschichte sich wiederholt (Guerre 2027 ? Quand l’Histoire se répète) (Éditions Goldegg Verlag, 2026). Si cela n’est pas le cas, difficile de parler de guerre mondiale.

Dans ce livre, il défend la thèse que le prochain conflit majeur pourrait émerger dès 2027. Pas au Moyen-Orient, pas même en raison d’une percée en Ukraine, mais à Taïwan, épicentre des tensions diplomatiques entre Washington et Pékin. L’historien trouve d’étranges similitudes avec les années 1930 : création d’un axe des dictateurs, faiblesse des démocraties libérales, ressources limitées…

Champ sémantique à construire

Une invasion de la Chine ou des Etats-Unis par l’autre camp relevant du scénario purement impossible, un affrontement direct, hors hiver nucléaire, ne serait qu’à coups de centaines de navires, de portes avions et de chasseurs des deux côtés. Même si les marines mondiales étaient mobilisées, parlerait-on de guerre mondiale si elle ne se résumait à « quelques » centaines de milliers de morts, loin des dizaines de millions de ces deux prédécesseuses ?

« Il n’est pas pertinent de faire des comptes de morts pour trancher cette question », estime Moritz Pöllath. « Ce qui compte c’est de savoir si toutes les régions du monde sont plus ou moins impliquées dans un conflit ». Ferions-nous toutefois le constat d’une nouvelle guerre mondiale si elle se passait sous nos yeux, ou l’établirions-nous après, avec le recul historique nécessaire ?

C’est aussi l’une des leçons sémantiques des deux conflits précédents : la dénomination guerre mondiale ne s’est réellement imposée que bien après le conflit, dans les années 1950. Avant la Seconde Guerre mondiale, la Première était plutôt considérée comme La Grande Guerre. Au sujet des deux conflits, « de Gaulle ou Churchill parlaient pendant longtemps d’une deuxième guerre de Trente Ans », rappelle l’historien. Preuve aussi d’un certain tropisme européen, qui pourrait nous éloigner de la conception d’une « guerre mondiale » si celle-ci se passait en Asie.

Frédéric Encel alerte sur le danger inverse : un galvaudage lexical du champ militaire et guerrier. « Tout comme nous n’étions pas en guerre contre le Covid, il n’y a pas de guerre entre la Chine et les Etats-Unis, mais une rivalité commerciale, et diplomatique uniquement sur le cas de Taïwan. Les deux pays s’échangent encore pour 7.000 milliards d’économie chaque année. Regardez l’Allemagne et la France en 14-18, c’est ça, être en guerre. »

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