C’est une de ses saillies dont on commence à avoir l’habitude… Le 4 janvier, lors d’une conférence de presse improvisée dans son avion présidentiel, Donald Trump balançait, goguenard : « Savez-vous ce que le Danemark a fait récemment pour augmenter la sécurité au Groenland ? Ils ont ajouté un attelage de chiens de traîneau… C’est vrai ! Et ils pensaient que c’était une bonne décision… »
Comme souvent avec le président de la première puissance mondiale, difficile de savoir si c’était du lard ou du cochon. En réalité, Donald Trump s’est appuyé sur une vérité partielle et n’a retenu que ce qui l’arrangeait.
La patrouille Sirius, une unité d’élite qui se déplace essentiellement en traîneau
Comme l’a relayé la BBC, le ministre danois de la Défense, Troels Lund Poulsen, avait en effet annoncé fin 2024 l’acquisition de deux attelages de chiens de traîneau supplémentaires pour le Groenland afin de renforcer la patrouille Sirius, en charge de la défense de la gigantesque région du nord-est de l’île (972,000 km2 quasiment sans habitants), qui se déplace en traîneau sur les étendues glacées. Cette unité d’élite de la marine danoise, rattachée au Joint Artic Command – la branche militaire danoise responsable du Groenland, compte douze militaires et près de 70 chiens.
Mais le ministre danois annonçait surtout, dans le même temps, l’achat de deux nouveaux navires d’inspection et de deux nouveaux drones à longue portée. Sans oublier le déblocage de fonds pour augmenter les effectifs – de l’ordre de 80 personnes à ce jour – du Joint Arctic Command et pour moderniser l’un des trois principaux aéroports civils du Groenland, afin qu’il puisse accueillir les avions de chasse F-35… américains que le Danemark a acheté. Coût total de l’ardoise : au moins 1,5 milliard de dollars. Ce qui ferait cher juste pour un attelage de chiens de traîneau.
« Depuis un an, Copenhague a fortement renforcé ses investissements au Groenland »
Derrière l’anecdote, le Danemark est-il vraiment « incapable de s’occuper de la sécurité du Groenland », comme l’a également dit Trump durant cette même conférence de presse ? Il appuie son propos en prétendant que l’île arctique de 2,2 millions de km2 et 57.000 habitants serait « menacée » par la présence « de bateaux russes et chinois ».
« Le Danemark a des problèmes sur le plan militaire car comme tous les pays européens, c’est un pays en convalescence. Il doit réinvestir dans sa structure de défense » explique à 20 Minutes Stéphane Audrand, historien et consultant en risques internationaux. « Mais depuis un an, Copenhague a fortement renforcé ses investissements au Groenland, où l’armée danoise est déjà présente, et pas qu’avec des chiens de traîneau puisqu’elle dispose de plusieurs petites bases et de bateaux. »
Le Joint Arctic Command, dont le siège est situé à Nuuk, capitale de l’île, dispose entre autres de quatre navires, quatre hélicoptères, ou encore d’un avion de patrouille maritime. Il est composé de personnels issus de toutes les branches des Forces armées royales danoises. Sa principale mission est « la surveillance, l’affirmation de la souveraineté et la défense militaire du Groenland », lit-on sur le site du ministère de la Défense danois.
« Il faudra peut-être nommer Trump Duc du Grand Nord ou lieutenant général du Groenland »
De son côté, le Danemark n’a pas manqué de rappeler que les Etats-Unis sont, eux aussi, impliqués dans la défense du Groenland, via le traité signé en 1951 entre Washington et Copenhague. Celui-ci donne le droit aux forces armées américaines d’avoir des bases sur l’île et de « se déplacer librement au Groenland, sur terre, sur mer et dans l’air, tant que cela ne porte pas atteinte à la souveraineté » du royaume.
L’existence de ce traité remonte à la Seconde Guerre mondiale, quand le Danemark occupé autorisait les Etats-Unis à construire et opérer des bases militaires sur l’île pour protéger le continent américain contre d’éventuelles agressions. A la fin de la guerre, les Etats-Unis possédaient 15 bases militaires au Groenland. Il n’en reste qu’une, la base aérienne de Pituffik, sur la côte nord-ouest de l’île, visitée au printemps par le vice-président américain, JD Vance.
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« Ce traité autorise les Etats-Unis, sur un simple accord, à renforcer leur présence militaire comme ils en ont envie et sans limite », poursuit Stéphane Audrand. Inutile donc d’annexer l’île pour assurer sa sécurité. « Sur le plan militaire, il n’y a aucune forme de rationalité aux agitations américaines. En réalité, Donald Trump veut juste le Groenland car il veut être le président américain qui aura rajouté une étoile au drapeau ; et il veut être sûr que personne d’autre ne mettra la main sur les ressources groenlandaises, quand bien même elles sont plutôt coûteuses à exploiter. Il faudra peut-être le nommer Duc du Grand Nord ou lieutenant général du Groenland – un truc ronflant avec un ruban royal danois – pour qu’il nous fiche la paix avec ce sujet, sachant en plus que, jusqu’à preuve du contraire, personne ne menace ce territoire. »
Malgré les menaces, le Danemark continue d’acheter américain
Mais l’affaire nous interroge aussi sur l’attitude du Danemark qui, malgré les menaces récurrentes de Donald Trump, continue de s’alimenter en armes essentiellement auprès… des Etats-Unis. N’y aurait-il pas une forme de schizophrénie ? « Les achats d’armes ne sont pas nécessairement un acte de soumission politique. Et sur certains segments, pendant très longtemps, il n’y avait pas le choix, notamment dans l’antiaérien ou c’était Patriot ou rien, analyse Stéphane Audrand. A partir du moment où la France a proposé des solutions sérieuses en la matière [le SAMP/T], les Danois en ont acheté ».
Concernant les avions de combat F-35, dont le Danemark a annoncé l’acquisition de 16 exemplaires supplémentaires en octobre dernier, « c’est la même chose que pour l’Allemagne, la Suisse ou la Belgique, c’est-à-dire tous ces pays qui dans les années 1970-1980 se sont tournés vers les F-16, et qui ont finalement pris l’habitude de travailler avec les industriels américains, poursuit le spécialiste. Lorsqu’il a fallu, il y a quinze ans, anticiper le renouvellement de ces appareils, le F-35 s’est imposé comme la suite logique des choses. Aujourd’hui, face à l’urgence de la situation, et la première menace qui reste la Russie, c’est objectivement la seule option raisonnable, surtout lorsqu’on regarde les chiffres de livraison de Rafale que Dassault vient de communiquer pour 2025 : ils ont livré 26 Rafale. C’est-à-dire le niveau de production que l’on avait en 2019, juste avant le Covid ».
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