Groenland : C’est quoi ce logiciel SAP, « arme nucléaire numérique » de l’Europe contre les Etats-Unis ?

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L’avenir de l’Europe et de la paix mondiale tient peut-être en trois lettres : SAP. Ce logiciel allemand, acronyme de Systems, Applications and Products in Data Processing, est un système de planification des ressources d’entreprise (ERP). Il permet de centraliser les données en temps réel, facilitant ainsi la gestion unifiée de diverses fonctions comme la comptabilité, les ressources humaines, la logistique et les ventes. Il est fort probable que votre entreprise, quelle qu’elle soit, tourne avec. Plus intéressant encore, le logiciel est implanté dans une grande partie des entreprises américaines, dont 80 à 90 % des 500 plus grosses firmes mondiales. De quoi calmer un peu les ardeurs de Donald Trump ?

Siège social de SAP à Walldorf, dans le Bade-Wurtemberg. Le logiciel allemand, implanté dans de nombreuses entreprises américaines, dont les plus puissantes, a de quoi faire réfléchir les Etats-Unis si l'Europe menace d'une censure. Mais attention, la solution n'est pas miraculeuse non plus face à Donald Trump.
Siège social de SAP à Walldorf, dans le Bade-Wurtemberg. Le logiciel allemand, implanté dans de nombreuses entreprises américaines, dont les plus puissantes, a de quoi faire réfléchir les Etats-Unis si l’Europe menace d’une censure. Mais attention, la solution n’est pas miraculeuse non plus face à Donald Trump. - Frank Hoermann/SVEN SIMON/DPA/SIPA

Depuis l’explosion des tensions sur le Groenland, un spectre hante l’Europe : les Etats-Unis pourraient décider de couper plusieurs applications indispensables – MasterCard, Visa, Microsoft – chez les pays récalcitrants à la négociation. Suffisant pour plonger l’Union européenne dans une sorte d’hiver numérique. Mais voilà, l’Europe, notamment avec le logiciel SAP, aurait de quoi répliquer et faire réaliser un hors-pistes à l’économie américaine en coupant le logiciel outre-Atlantique.

Le précédent russe

Une telle coupure a déjà eu lieu en Russie, pour punir de l’agression contre l’Ukraine. 70 % des entreprises du pays tournaient sur SAP avant l’invasion. Dès le début de la guerre, la société allemande a arrêté de vendre de nouveaux logiciels aux sociétés russes et biélorusses. Second volet franchi deux ans plus tard quand SAP a laissé expirer les contrats de maintenance à la fin de 2023, puis a fermé l’accès à ses services cloud pour les clients russes à partir du 20 mars 2024. Aujourd’hui encore, de nombreuses entreprises russes tournent encore sur des vieux logiciels SAP pré-installés, mais n’ont pas accès aux mises à jour et à l’assistance de la société allemande, ce qui rend leurs systèmes vulnérables aux pannes et aux piratages.

« C’est comme Microsoft, illustre Guy-Philippe Goldstein, enseignant à l’Ecole de guerre économique. Si vous ne faites plus aucune mise à jour ni maintenance, votre ordinateur va tourner moins vite, être plus susceptible de buguer et vous exposer bêtement. » Une vulnérabilité qui a notamment coûté très cher à Aeroflot, première compagnie aérienne de Russie, victime d’une cyberattaque suite à une faille découverte sur SAP, et réparée uniquement dans les versions les plus récentes. Ou la Sberbank, plus grosse banque de crédit russe, qui n’a plus accès à tout son cloud de données, perdant potentiellement des informations capitales.

Des années pour changer le logiciel SAP

L’impact a certes été limité par cette coupure en deux temps, permettant aux entreprises russes de prévoir le changement en amont, mais les dommages sont tout de même considérables. En 2025 encore, le milliardaire russe de l’acier Alexey Mordashov estimait que le remplacement du logiciel deviendrait encore plus coûteux et long que prévu, et que la facture se chiffrait déjà à plusieurs milliards pour trouver un logiciel remplaçant.

Certes, en cas de censure, les Etats-Unis ont déjà des logiciels analogues, comme Oracle, mais ces derniers demeurent minoritaires dans les grandes entreprises. Plusieurs études de la société Gartner sur les coûts de migration ERP indiquent que passer au tout américain reviendrait à plusieurs milliards de dollars, et prendrait plusieurs longues années.

Des dommages trop importants pour SAP ?

Mais l’Europe ne peut pas bloquer SAP comme on éteint la lumière d’une pièce, sans conséquence. « C’est l’arme nucléaire numérique, cela doit servir de dissuasion mais n’être utilisé qu’en ultime recours », soutient Guy-Philippe Goldstein. Premièrement, désactiver SAP aux Etats-Unis s’avérerait très coûteux pour l’entreprise elle-même rappelle l’expert. « C’est envoyé un très mauvais signal au marché que l’on éteint, mais aussi à l’ensemble du marché mondial : que penser d’un logiciel qui aurait déjà été désactivé dans deux places fortes mondiales ? »

Ophélie Coelho, chercheuse à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de la géopolitique numérique, rappelle que le logiciel est lui-même dépendant… des Etats-Unis (oupsi). « SAP a des partenariats avec les hyperscalers américains [des fournisseurs de services cloud à très grande échelle]. Quand il s’agit de proposer leur ERP sur un cloud, cela se fait quasiment toujours chez un géant américain. Donc si SAP était coupé pour les entreprises américaines, il faut bien imaginer que les hyperscalers américains pourraient tout à fait couper l’accès à leur cloud pour tous les clients SAP qui utilisent leurs infrastructures. »

De plus, SAP n’est pas tout à fait en monopole aux Etats-Unis. « Oui, ça prendrait des années, mais ils s’en sortiraient. On peut même imaginer un méga-plan fédéral pour aller plus vite », poursuit Guy-Philippe Goldstein.

L’équilibre de la terreur version numérique

En voulant torpiller les Etats-Unis, l’Europe coulerait un de ses rares mastodontes. Cette même logique s’applique toutefois, à moindre échelle, aux entreprises américaines. Apple ou Meta comptent par exemple 20 à 30 % de leurs clients en Europe, et verrait dans un boycott du Vieux Continent un désastre économique.

Enfin, le bras de fer technologique irait forcément en faveur de Washington face à Bruxelles. « Une coupure de logiciels, certes essentiels, européens ne fait pas forcément le poids face à l’ampleur de la technodépendance de l’Europe aux États-Unis », pointe Ophélie Coelho.

L’occasion pour Guy-Philippe Goldstein de parfaire sa comparaison atomique. « Il s’agit de dissuasion. Qu’importe que l’adversaire puisse faire beaucoup plus mal, l’idée est de lui faire suffisamment mal pour qu’il n’attaque pas. » Et comme avec une guerre nucléaire, « il est peu probable qu’on n’arrive jusque-là », précise le spécialiste, estimant que l’Europe aurait tout intérêt à jouer sur des armes plus conventionnelles. « Les Etats-Unis ont beaucoup de dépendances européennes, comme le néerlandais ASML, indispensable pour les microprocesseurs, ou le suédois Ericsson, qui gère 50 % de la 5G américaine. » Des leviers moins imposants que le SAP nucléaire, mais capable de sacrément faire mal. Conclusion pour Guy-Philippe Goldstein : « Les Etats-Unis et l’Europe, c’est un peu « tu me tiens, je te tiens par la barbichette » version interdépendance économique. S’ils veulent jouer aux cons, on peut y jouer aussi. »

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