Dissuasion nucléaire : Pourquoi imaginer que la France va « partager » son arsenal avec l’Europe n’a pas de sens

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Des caricatures d’Emmanuel Macron à genoux, en train de tendre au chancelier allemand Friedrich Merz la bombe nucléaire française. Des accusations de « haute trahison », ou encore des menaces de procès « en destitution » à l’encontre du président de la République…

Depuis l’annonce par l’Elysée d’un discours d’Emmanuel Macron sur la dissuasion nucléaire, que le chef de l’Etat tiendra lundi depuis la base de l’Ile longue, à Brest, certains membres de la sphère souverainiste sont en PLS sur les réseaux sociaux, persuadés que le chef de l’Etat va « vendre » l’arsenal nucléaire français à d’autres pays européens, en particulier à l’Allemagne. Des accusations qui agacent les spécialistes.

« Les questions de dissuasion restent encore mal comprises en France »

« Les questions de dissuasion restent encore mal comprises en France, ce qui laisse la porte ouverte à tous ceux qui aiment agiter le spectre de la perte de souveraineté, surtout avec l’échéance de l’élection présidentielle qui arrive », peste Etienne Marcuz, analyste sur les armements stratégiques à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS). « Les voix souverainistes sont celles qui tonnent le plus, et de fait celles que l’on entend le plus, à chaque débat sur les questions stratégiques », observe de son côté Yannick Pincé, de l’Université Sorbonne Nouvelle.

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Mais d’où sortent ces accusations ? Elles font notamment suite à une déclaration du chancelier allemand, qui a fait état le 14 février lors de la conférence de sécurité à Munich de « discussions confidentielles » avec Emmanuel Macron sur « la dissuasion nucléaire européenne ». Les déclarations d’Emmanuel Macron lors de la même conférence n’ont pas forcément été de nature à clarifier le débat : il a indiqué vouloir « articuler » la « doctrine nationale, qui est garantie et contrôlée par la Constitution, avec des coopérations spéciales, des exercices communs, et des intérêts de sécurité communs avec certains pays clés ». Le chef de l’Etat a également estimé que la dissuasion devait être « articulée dans une approche holistique de défense et sécurité ».

« Il n’a jamais été question de partage côté français »

Traduction ? « Comme elle l’a déjà annoncée, la France est prête à un dialogue avec ses partenaires européens au sujet de sa dissuasion, pour savoir comment elle peut contribuer à la sécurité européenne » explique à 20 Minutes Etienne Marcuz. Emmanuel Macron n’est d’ailleurs pas le premier président à évoquer le caractère européen de la force de dissuasion française.

« Mais il n’a jamais été question de partage côté français, et on peut être sûr à 99,99 % qu’il n’y aura aucune annonce lundi sur un partage de notre dissuasion, poursuit Etienne Marcuz. On ne peut pas partager la dissuasion, car cela voudrait dire mettre à disposition nos armes et partager la décision d’engagement, ce qui serait une aberration opérationnelle, puisque c’est une décision qui ne peut être prise que par une personne ». Ce qui n’empêche pas de « faire évoluer la doctrine », surtout avec « le retour de la guerre à haute intensité en Europe et l’imprévisibilité des États-Unis ».

« Il n’y a pas d’offre française, confirme de son côté Héloïse Fayet, spécialiste de la dissuasion nucléaire à l’Institut français des relations internationales, (Ifri), invitée il y a quelques jours du podcast Le Collimateur. Il y a éventuellement une offre française pour discuter de ce que peut être la dissuasion, et de comment elle peut contribuer à la défense de l’Europe, mais il n’y a pas de proposition d’élargir le parapluie français à l’Europe. Cela n’a pas de sens. »

Dans un dossier de presse de 20 pages édité spécialement en vue du discours de lundi, le ministère des Armées est on ne peut plus clair : « La dissuasion nucléaire française ne fait l’objet d’aucun partage, en particulier dans le domaine de la décision d’emploi de l’arme ». Le président de la République « est l’unique décideur de la mise en œuvre de nos forces nucléaires, et plus largement de la doctrine et du dimensionnement des moyens nationaux ». Enfin, « cette autonomie de décision ne saurait être remise en cause quelles que soient les circonstances, y compris dans le cadre de la mise en œuvre de la dimension européenne de la dissuasion française ».

« Le plus loin qu’Emmanuel Macron puisse aller, ce serait d’aller poser des Rafale dans des pays alliés »

Alors concrètement, que pourrait annoncer Emmanuel Macron lundi dans le cadre de cette « dimension européenne de la dissuasion française » ? Yannick Pincé rappelle d’abord qu’il y a eu des avancées récentes en la matière, « avec la mise en place en 2025 d’un groupe de coordination avec les Britanniques. Ils ont même été invités à assister à un exercice nucléaire français – l’exercice Poker – en décembre. »

Par conséquent, « on peut imaginer que des accords bilatéraux puissent être passés avec d’autres pays, je pense à l’Allemagne ou la Suède, pour qu’eux aussi participent à des exercices nucléaires français, poursuit Yannick Pincé. On peut même envisager l’extension de la coopération mise en place avec les Britanniques à d’autres alliés. Le plus loin qu’Emmanuel Macron puisse aller, ce serait d’aller poser des Rafale dans des pays alliés, voire faire des exercices à l’échelle européenne avec eux, dans une sorte de Poker européen ».

Mais sans aller jusqu’à confier la mallette nucléaire à un partenaire européen, un partage pourrait-il prendre d’autres formes, comme un élargissement du périmètre de la dissuasion française ? « Il pourrait, peut-être, y avoir des annonces autour d’une redéfinition des périmètres géographiques des intérêts vitaux de la France, sans dire pour autant où ils s’arrêtent précisément, convient Yannick Pincé. Quelque chose qui sous-entendrait qu’une attaque contre un pays européen équivaudrait à une attaque contre la France ». A ce jour, ni l’article 5 de l’Otan, ni l’article 42.7 du Traité de l’Union européenne n’impliquent la capacité nucléaire française : s’ils entraînent une solidarité militaire, la France se réserve la décision de recourir à l’arme nucléaire. Tout changement en la matière devrait être dosé à la virgule près.

« Pour l’heure, la plupart des pays européens s’accrochent encore au parapluie américain »

Si les alliés européens vont suivre avec attention le discours d’Emmanuel Macron, il n’y a pas pour autant, à l’heure actuelle, « de réelle volonté de leur part de bénéficier d’une extension » du parapluie nucléaire français, note par ailleurs Etienne Marcuz. « Les alliés préféreraient très clairement que les choses ne changent pas, à savoir que la dissuasion américaine reste telle qu’elle est », abonde Yannick Pincé.

Cette dissuasion américaine élargie repose sur deux principaux piliers : d’une part sa propre dissuasion nationale, composée de 1.700 têtes stratégiques, faite pour dissuader de toute attaque stratégique contre les Etats-Unis et ses alliés. D’autre part la présence sur le sol européen de soldats américains et d’une centaine de bombes nucléaires B61-12, disposées dans cinq pays de l’Otan (Allemagne, Pays-Bas, Belgique, Italie, Turquie), sous contrôle américain.

« Les alliés jugent la protection américaine plus crédible car les Etats-Unis ont plus d’armes et de puissances différentes, ce qui leur permettrait de varier leur degré de riposte en cas d’attaque. Ce que nous pouvons difficilement faire car nous disposons d’armes plutôt puissantes », explique encore Yannick Pincé. « Ce que veulent nos alliés, c’est une roue de secours au cas où il y aurait un désengagement de Trump en Europe. Mais pour l’heure, la plupart des pays européens s’accrochent encore au parapluie américain », ajoute Etienne Marcuz.

In fine, « Emmanuel Macron sera sur une ligne de crête lundi, et son discours va certainement consister à faire évoluer la doctrine tout en maintenant le consensus national autour de la dissuasion nucléaire », relève Yannick Pincé. Un exercice d’équilibriste où chaque mot devra être savamment pesé.

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