Il y a des chansons qui naissent dans l’urgence d’une situation. Des morceaux écrits en parallèle de situations qui révoltent. Avec Days of Ash, un EP de six titres, le groupe irlandais U2 revient au premier plan de la musique engagée et assume ce que beaucoup éviteraient : coller à une actualité brûlante. Raids de l’ICE, guerre en Ukraine, génocide à Gaza : le groupe s’empare des fractures contemporaines sans métaphore de confort, sans détour. Bono le dit : ces titres « ne pouvaient pas attendre », ils « brûlaient de sortir ».
Peut-on faire de la bonne musique politique à chaud ? À une époque où tout s’enflamme et se consume rapidement, la musique peut-elle produire une véritable onde de choc ?
Les prises de position politiques en musique : une recette made in U2
Dans ce nouveau projet, le groupe aborde sans détour les fractures du monde actuel. « Ce sont des chants de défi, de consternation et de lamentation », explique le groupe sur son site officiel. Le titre American Obituary est consacré à une manifestante, mère de famille, tuée lors d’une opération de l’ICE à Minneapolis. Dans Song of the Future, ils rendent hommage à Sarina Esmailzadeh, une adolescente iranienne de 16 ans battue à mort après avoir participé au mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Dans One Life at a Time, le groupe s’appuie sur le documentaire oscarisé No Other Land (2025) : le morceau a été écrit pour Awdah Hathaleen, consultant sur le film, tué dans son village de Cisjordanie par un colon israélien. Dans Yours Eternally, U2 fait le choix d’un featuring symbolique avec Ed Sheeran et le chanteur ukrainien Taras Topolia. The Tears of Things évoque le conflit entre Israël et Gaza, et Wildpeace celui qui sévit sur le continent africain.
Ce qui frappe, c’est la manière dont U2 semble éviter la « chanson tribune », en s’appuyant sur des références et des images autres que l’actualité brûlante. Depuis les années 1980, U2 aborde la politique dans ses chansons. Le titre Sunday, Bloody Sunday (1983) a été écrit sur fond de conflit nord-irlandais, après le massacre de Londonderry. Le titre est devenu un hymne pacifiste mondial. « Cette chanson n’est pas une chanson rebelle », a expliqué Bono des centaines de fois.
Quand le Parisien questionne l’engagement du groupe, le guitariste The Edge répond que cela a toujours été un sujet majeur pour le groupe : Avec Sunday, Bloody Sunday, « nous avions trouvé la combinaison de musique, d’activisme et de popularité pour essayer de plaider pour la paix et passer des messages politiques », explique-t-il.
La « protest song » : de Springsteen à Macklemore, les artistes chantent leur engagement
U2 n’est pas le seul groupe à faire de la musique engagée en réaction à l’actualité. Avec Street of Minneapolis, Bruce Springsteen assume avoir écrit ce titre dans l’urgence : il l’a écrit un samedi, en réponse à la mort d’Alex Pretti, tué par l’ICE, l’a enregistré le mardi et l’a sorti le mercredi. Il explique avoir composé le morceau en réaction directe aux violences commises par la police de l’immigration. Le chanteur est largement connu pour ses « protest songs » : en 1984, avec Born in the USA, il dénonce la guerre du Vietnam. Bien loin de la récupération patriotique qui en a été faite par Donald Trump noatamment. Voici un exemple de chanson politique qui a « toujours été aussi mal comprise que mal utilisée », selon le média Slate.
En mai 2024, le rappeur américain Macklemore dévoile un nouveau morceau, Hind’s Hall, en soutien aux Palestiniens de Gaza et aux manifestants de la cause. « Le sang est sur tes mains, Biden, on peut tout voir. Et putain non, je ne voterai pas pour toi à l’automne », chante-t-il. Le titre a été largement relayé sur les réseaux sociaux.
En France, la musique politique se chante aussi
Et en France ? Avec Le monde de demain de NTM, Sacrifice de poulets de Ministère A.M.E.R., Brûle de Sniper, Marine de Diam’s, Lettre à la république de Kery James, la liste est longue et dessine une habitude tangible du rap français à se frotter également à l’actualité. « Le rap français est né de la contestation et de la volonté de montrer une réalité : celle des inégalités sociales, du racisme, des violences policières dans les banlieues françaises, celle des plus démunis et de celles et ceux à qui on ne donne pas la parole », explique le média RTF.
Plus récemment, un morceau a beaucoup fait parler. Une vingtaine de rappeurs, dont Akhenaton, Fianso ou encore Soso Maness, se sont unis contre la montée du RN dans un titre long et virulent, à l’entre-deux tours des législatives de 2024. Dans No Pasarán, le RN en prenait pour son grade : « Le doigt en l’air pour les cistes-ra/CNews dans l’angle mort/Secousses et tremblements/Fuck le Rassemblement », rappait Fianso.
Juste un slogan ?
Si les paroles ont été critiquées, ce titre raconte quelque chose de plus précieux : la capacité d’un genre à se fédérer quand l’histoire s’accélère. « J’ai participé à ce morceau et c’est très important pour moi, car j’ai grandi dans l’héritage d’un rap français très pointu, engagé et qui m’a beaucoup inspiré. La culture a son mot à dire et a vocation à s’exprimer sur cette typologie de sujets. Je suis de la génération où le rap ne se dissocie pas du message », expliquait le rappeur au Parisien.
À chaud, la musique politique prend le risque de n’être qu’un slogan. Mais parfois, le slogan devient un classique. Aujourd’hui encore, des paroles comme celles de Marine de Diam’s sont reprises par des jeunes lors de manifestations contre l’extrême droite. S’il n’existe pas de recette magique, écrire à chaud consiste souvent à désigner ce qui ne va pas et à riposter avec ses propres armes : une phrase, une mélodie, un rythme.
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