Alain Finkielkraut au Figaro Magazine : «En matière intellectuelle, je suis non binaire»
Par Alexandre Devecchio (texte) pour Le Figaro Magazine
Dans Le Cœur lourd, un livre d’entretien avec le directeur délégué de la rédaction du Figaro, Vincent Trémolet de Villers, le philosophe se livre comme jamais, évoquant son enfance, son amour des animaux, son angoisse de voir la France disparaître ou la politique de Benyamin Netanyahou dont il fait une critique sans concession.
Honoré de Balzac, Émile Zola, Marcel Proust, mais aussi Hippolyte de Villemessant, Paul Morandou Louis Pauwels… Ceux qui ont eu le privilège de découvrir la semaine dernière au Grand Palais l’exposition consacrée aux 200 ans du Figaro ont vu s’afficher dans la nef située au cœur du monument les portraits géants des grandes plumes qui ont marqué l’histoire du journal. Parmi ces grands noms, en habit d’académicien, avec une vache gravée sur son épée, un certain… Alain Finkielkraut ! Le philosophe était même l’un des invités d’honneur des cérémonies du Bicentenaire. Sous la grande coupole en verre créée en 1900 pour l’Exposition universelle, il a débattu du lien entre littérature et journalisme avec l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson, tous deux applaudis par plus d’un millier de lecteurs enthousiastes.
Il y a une dizaine d’années encore, Finkielkraut lui-même n’aurait jamais imaginé incarner l’une des figures emblématiques du quotidien de la droite libérale-conservatrice. « Jeune, je ne comprenais pas qu’on pût être de droite, puisque c’était le parti des possédants. J’ai donc été très spontanément de gauche, et je voulais même être à la gauche de la gauche, pour faire la leçon à tout le monde », a-t-il avoué lors de sa conversation avec Tesson. Si la période gauchiste du philosophe fut aussi éphémère que la révolution de Mai 68, il n’en a pas moins longtemps été un fidèle du journal Le Monde, auquel il réservait souvent la primeur de ses interventions et de ses tribunes. Mais après la publication de L’Identité malheureuse en 2013, le quotidien dit de référence lui a accordé une place de plus en plus étroite pour cause de « dérive réactionnaire ». Ainsi a-t-il finalement suivi le même mouvement que son ami, le regretté Jacques Julliard, trouvant « asile » au Figaro.
« Il y a aussi les rencontres que j’ai faites, précise-t-il. Au Figaro, j’ai découvert des journalistes qui ne sont pas blasés, qui ne donnent pas à leur interlocuteur le sentiment d’en savoir plus que lui. J’y suis vraiment sensible. »
De la France de son enfance à la France d’après
Le livre commence par une évocation nostalgique de la France de son enfance. Celle de l’après-guerre, de l’école communale de la rue des Récollets, à Paris dans le 10e arrondissement, où il apprit ses premières poésies. Celle des « hommes en costume-cravate », des « conférences du général de Gaulle », des « chanteurs de la rive gauche », des « ouvreuses de cinéma, avec leur panier d’esquimaux et de chocolats glacés », des « portraits de Pascal, de Richelieu, de Montesquieu, de Saint-Exupéry sur les billets de banque ». Une France qui ne se demandait pas ce qu’elle allait devenir, une France où l’antisémitisme était résiduel. Lorsque Vincent Trémolet de Villers lui demande quels sont les paysages, les lieux qui l’habitent et réveillent en lui des attachements profonds, Alain Finkielkraut répond : « Je suis Français par la montagne Sainte-Victoire, la basilique de Vézelay, les paysages de Dordogne, le col du Ventoux, les vaches normandes, le cimetière de Lourmarin où repose Albert Camus. »
Cet amour charnel lui vaut d’être caricaturé par une partie de la gauche comme un nationaliste identitaire. Un contresens dans la mesure où son rapport à notre pays est là aussi pétri de contradictions. Longtemps cet attachement n’est pas allé de soi pour ce fils de déportés dont les parents avaient de bonnes raisons de se méfier de la France. Alain Finkielkraut a d’abord vu dans notre pays « un espace sans signification particulière », confie-t-il dans Le Cœur lourd. « La France était pour moi une carte d’identité et non une identité, nous explique-t-il. J’étais spontanément universaliste et cosmopolite. Je ne me posais pas la question de l’appartenance. » Alain Finkielkraut ne s’est réellement senti Français qu’au moment même où notre pays changeait, où « la France se dépouillait rageusement d’elle-même ». Pour cet enfant de la méritocratie républicaine qui doit son ascension à l’école, l’abandon de la transmission au nom d’un égalitarisme dévoyé a été un premier tournant.
Aujourd’hui, lorsqu’il ferme les yeux et imagine la France dans cinquante ans, il s’interroge : « Se ressemblera-t-elle encore ? Y aura-t-il une mémoire partagée ? La créolisation annoncée par la gauche radicale aura-t-elle eu raison du génie national ? Combien de territoires la République aura-t-elle conservés ? Qu’en sera-t-il des Juifs ? »« La possibilité pour le peuple historique de demeurer lui-même est aujourd’hui mise en péril », constate-t-il. Son patriotisme, qui n’a rien de cocardier ni de conquérant, est guidé par cette réalité. Comme il aime à le répéter, empruntant la formule à la philosophe Simone Weil, c’est un « patriotisme de compassion » : « La tendresse pour une chose belle, fragile, précieuse et périssable. »
L’opposition entre deux visions du judaïsme
Son attachement à Israël est d’une autre nature. Certes, Finkielkraut est sensible à la langue, la lumière, les paysages, le désert du Néguev, les cafés et les plages de Tel-Aviv, la pierre de Jérusalem. Attaché à ses souvenirs d’enfance également : il est allé pour la première fois enTerre sainteà l’âge de 11 ans, en bateau, à bord du Theodor Herzl. C’était en 1960. Mais c’est d’abord l’absolue piété filiale dont il a toujours témoigné envers son père déporté, revenu vivant des camps, et ses grands-parents morts à Auschwitz, qui le relie à l’État hébreu.
« Pour mes parents, Israël était une consolation, un rayon de lumière dans la nuit. N’ayant jamais confondu l’État français et la France, ils n’attendaient pas de celle-ci qu’elle fasse acte de contrition et se repente solennellement des crimes de Vichy. Ils demandaient seulement un peu de compréhension pour cette petite nation obstinée et courageuse. » Les conséquences du 7 Octobre ont plongé Finkielkraut dans un dilemme moral qui rappelle celui de Camus durant la guerre d’Algérie. Ses prises de position lui valent d’être attaqué aussi bien par la droite et l’extrême droite israélienne que par la gauche progressiste, notamment en France, où il est injustement perçu comme un soutien de la politique de Benyamin Netanyahou.
Pourtant, plus que jamais le conflit israélo-arabe l’oblige à penser contre lui-même, à refuser tout esprit de système, à tenir une impossible ligne de crête. Le 7 Octobre, le plus grand pogrom depuis la Seconde Guerre mondiale, a fait flamber un antisémitisme d’importation partout en Europe et singulièrement en France. Celui-ci est nié ou relativisé par une partie du camp progressiste au nomd’un antiracisme et d’un anticolonialisme dévoyé qui font de Gaza le prolongement du ghetto de Varsovie, voire d’Auschwitz. Aux yeux de cette gauche, « le peuple ‘‘déicide’’ est devenu le peuple ‘‘génocide’’ », résume-t-il d’une formule ciselée dont il a le secret. Plus que jamais, il réprouve ces analogies aveuglantes et mensongères.
« Une campagne de vaccination contre la poliomyélite a-t-elle été organisée dans le ghetto de Varsovie ? Mon père, à Birkenau, recevait-il, par avion ou par camion, de l’aide humanitaire ? Lui et ses codétenus ont-ils obtenu une trêve en échange des otages qu’ils dissimulaient dans leurs châlits ? » Finkielkraut demeure farouchement attaché à l’existence d’Israël et au droit de l’État hébreu de se défendre face à une menace rien moins qu’existentielle.
L’identité juive
Pour autant, son soutien à l’État juif et son combat contre le Hamas s’accompagnent d’une critique féroce de la politique de Netanyahou, et plus largement envers un judaïsme messianique qui, selon lui, voit dans le 7 Octobre l’occasion inespérée de conquérir toute la terre d’Israël et d’en chasser une fois pour toutes la population non juive. « Je ne supporte pas que certains dans la communauté brandissent l’antisémitisme pour faire échapper Israël à toute critique ou pour mettre justement toute critique sur le compte de cet antisémitisme », analyse-t-il. Finkielkraut est favorable à la création de deux États, allant même jusqu’à approuver la reconnaissance de l’État palestinien par Emmanuel Macron. Parce que « les Palestiniens méritent de vivre libres », mais aussi parce que la promiscuité est meurtrière et met en péril Israël.
Il refuse, enfin, d’euphémiser la réalité de la guerre à Gaza, et d’occulter la menace que cet interminable conflit fait peser sur l’identité d’Israël et l’identité juive en général. Depuis le 7 Octobre, il s’est rendu par deux fois en Israël. À peine arrivé, il a été happé par l’intensité de la vie publique et par ce que Philip Roth appelle « les dissensions de l’âme juive ». En Israël, Finkielkraut s’efforce de voir des représentants des deux camps, y compris des sionistes religieux proches de Smotrich et de Ben Gvir. Mais le philosophe n’est pas sûr de renouveler l’expérience tant il est révolté par les propos qu’il a entendus de la part de ces derniers, notamment cette phrase : « Il n’y a pas de civils innocents à Gaza. » Dire qu’il n’y a aucun innocent, parmi les 2 300 000 habitants de Gaza, dont nombre sont des enfants, est aux yeux de Finkielkraut non seulement une absurdité, mais une honte morale qui déshonore Israël et le judaïsme.
À ses yeux, par-delà l’opposition entre laïques et religieux, ce sont deux définitions du judaïsme qui se font aujourd’hui face : le judaïsme qui s’identifie aux tables de la Loi, c’est-à-dire à l’exigence de justice et le judaïsme du messianisme mensonger qui se sent affranchi de toute justice. Finkielkraut est conscient que sa position est mal comprise, notamment par certains Juifs français qui s’interdisent de critiquer Israël parce qu’ils vivent loin du conflit et redoutent d’alimenter l’antisionisme et l’antisémitisme. « Certains vont jusqu’à me considérer comme un traître et même un monstre répugnant parce qu’ils pensent que dans un contexte aussi difficile, il faut absolument se serrer les coudes, regrette-t-il. Je ne crois pas du tout que cela soit vrai. Je suis un essayiste, un intellectuel comme on dit, et en tant que tel, je me dois de dire ce qui me semble vrai, sans autre considération », conclut-il.
Un philosophe amoureux
Reste une question. Peut-on avoir le cœur lourd pour des raisons politiques et le cœur léger dans sa vie privée ? Car c’est l’autre paradoxe du philosophe. Finkielkraut intime que ses amis connaissent est loin du personnage sombre dépeint par une partie de la presse. « J’ai la chance, et je ne vais pas le dissimuler, d’être heureux dans ma vie privée. Je ne veux pas non plus tomber dans le kitsch. Mais être amoureux après quarante ans de vie commune, je sais que c’est un miracle. » Et de conclure : « Oui, on peut avoir le cœur lourd et connaître le bonheur ! »
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Le Cœur lourd, d’Alain Finkielkraut, Gallimard, 176 p., 18,50 €. Gallimard
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