Cyber; Dans nos casques, une oreille ennemie
Les plans volés qui chuchotaient « Redback »
Le lien Telegram est arrivé dans la nuit, comme une pièce jointe oubliée par un diplomate trop pressé. J’ai cliqué. Des rendus 3D tournaient lentement : une tourelle de 30 mm, des capteurs sertis sur un blindé au profil nerveux. Le Redback australien. Les légendes murmurées par le canal prétendaient venir d’un groupe pro-Hamas adossé à l’Iran, Cyber Toufan, qui jurait avoir mis la main sur les coulisses de l’armement israélo-australien. On n’était plus dans un simple « deface » : c’était un cambriolage numérique raconté avec l’assurance du voleur qui connaît l’heure de la ronde.
Le scénario, déjà, avait ses dates et ses chiffres. Le 22 octobre, les pirates disent avoir commencé à publier des éléments sur 36 projets militaires impliquant des partenaires israéliens et australiens, après être entrés par la porte la plus discrète : un fournisseur de chaîne logistique, MAYA Technologies. À partir de cette béquille, ils affirment avoir franchi d’autres seuils : Elbit Systems, Rafael, jusqu’aux périphériques du quotidien – téléphones, caméras, imprimantes. Et ce sifflement dans l’oreille : « Nous avons enregistré vos réunions pendant plus d’un an. »
Sur l’écran, les indices s’alignaient. Les tourelles destinées au Redback – le véhicule d’infanterie de Hanwha commandé par Canberra – avec leur architecture COAPS, le système de protection active Iron Fist, et l’affichage Iron Vision monté sur casque. Les pirates évoquaient aussi des briques familières de l’écosystème israélien : Spike NLOS, Ice Breaker, Iron Beam, le mortier Crossbow, l’obusier ROEM, jusqu’à un conteneur logistique pour Hermes 900. Dans les couloirs de l’industrie, des voix rétorquaient : pas de réseau classifié touché, pas d’interruption opérationnelle. Dans une affaire d’espions, chacun jure sa version ; le temps tranche rarement vite.
Sur la table d’appoint, un dossier marqué LAND 400 Phase 3 rappelle la réalité budgétaire : 127 Redback attendus, environ 7 milliards AUD à la clef, dont un pan important confié à des fournisseurs israéliens. Le cahier des charges parle de mobilité silencieuse, d’optique panoramique, d’interface casque « see-through », de missiles antichars en appui. De la technologie pour que l’équipage voie avant d’être vu. Tout ce que rêvent d’examiner des adversaires patients.
Dans le même décor, l’Australie tient un double discours de temps de crise : « Nous ne vendons pas d’armes à Israël », martèle la politique, mais nous achetons ce qui protège nos soldats – y compris des systèmes israéliens. Dans les travées d’un salon maritime à Sydney, le ministre de l’Industrie de la Défense défend sans détour l’approvisionnement « au meilleur niveau ». Et, loin des micros, de nouvelles restrictions administratives serrent la vis sur certains envois vers Israël : une ligne de plus dans un règlement douanier, un filtre supplémentaire au Defence Export Controls. Dans les romans, on parle de « changement d’ambiance ». Dans la vie, on appelle cela une condition de licence.
Ce qui me retient, pourtant, ce n’est pas l’éclat des rendus 3D. C’est la méthode. Les spécialistes l’enseignent depuis des années : le maillon faible est souvent un prestataire, une box VPN laissée avec les identifiants par défaut, un routeur non patché, une caméra de sécurité bavarde. Les pirates n’assaillent pas la porte blindée ; ils tournent la poignée d’un couloir de service. Une fois dedans, ils filment, copient, patientent. Un an, disent-ils. Assez pour prendre l’odeur des lieux.
Alors, fuite massive ou campagne d’influence dopée au montage ? Ici, la plume de l’espionnage se heurte à la prose de l’ingénierie : les industriels jurent que l’opérationnel tient, les pirates jurent l’inverse. Entre les deux, des documents qui paraissent authentiques, des noms de programmes, des visages d’employés — et un message simple : en 2025, la supériorité se gagne autant par les pare-balles que par les pare-feu. Dans le miroir sans tain du Redback, on ne voit pas seulement l’ennemi ; on voit son propre reflet, et la somme de toutes ses habitudes.
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